« Scalpel » ou « tronçonneuse » : la « surenchère des coupes » s’invite dans la campagne
Quatre partis proposent de couper dans la fonction publique sans toucher aux services. Mais est-ce réaliste?.
Lors de la campagne électorale de 2026 au Québec, les principaux partis politiques (CAQ, PQ, PCQ, PLQ) s’engagent à réduire la taille de la fonction publique québécoise, jugée trop large ou inefficace. La Coalition avenir Québec (CAQ) propose d’abolir 11 000 postes de fonctionnaires. Le Parti québécois (PQ) vise une réduction de 2,5 % de la masse salariale totale des ministères et organismes publics, soit environ 16 000 postes supprimés. Le Parti conservateur du Québec (PCQ) promet jusqu’à 20 000 suppressions, tandis que le Parti libéral du Québec (PLQ) annonce un plan similaire sans préciser de chiffres. Ces promesses s’inscrivent dans une tradition de dégraissage de l’État, souvent évoquée lors des campagnes électorales québécoises depuis 30 ans. Les partis assurent que les services aux citoyens ne seront pas affectés, une affirmation contestée par les syndicats.
Le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP), section Québec, dénonce une surenchère des coupes qui cible les fonctionnaires comme boucs émissaires électoraux. Patrick Gloutney, président du syndicat, souligne que les services publics forment une chaîne où chaque maillon compte : réduire les effectifs sans toucher aux services transfère simplement le travail vers le secteur privé, souvent à un coût plus élevé. Il cite les rapports des commissaires Charbonneau (2015) et Gallant (2024), qui ont pointé le manque d’expertise du secteur public pour négocier avec le privé, notamment dans les grands projets. Gloutney critique aussi l’absence de consultation des employés de terrain, comparant la gestion de l’État à un gâteau à 18 étages mal coordonnés. Pour lui, les coupes risquent de réduire l’expertise publique et d’augmenter les coûts à long terme.
François Vincent, vice-président de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI), défend les promesses de réduction de l’État. Il estime que les entreprises privées sont plus efficaces que le secteur public, car elles doivent stabiliser leurs activités pour survivre. Vincent rejette l’idée que le privé coûte plus cher, affirmant que les entrepreneurs privilégient la pérennité de leur entreprise et le bien-être de leurs employés. Il critique l’État québécois, qu’il accuse de multiplier les taxes et les contraintes sans évaluer son utilité réelle. Pour lui, les coupes dans la fonction publique sont une nécessité pour éviter la faillite des finances publiques. Il minimise aussi les craintes de perte d’expertise, suggérant que l’État québécois manque déjà de rigueur, comme en témoignent les routes défectueuses.
Antoine Genest-Grégoire, professeur en fiscalité à l’Université de Sherbrooke, explique pourquoi les promesses de réduction de l’État reviennent systématiquement lors des campagnes électorales. Selon lui, les électeurs veulent plus pour leur argent, un principe appelé tarte aux pommes en politique : tout le monde est d’accord sur l’idée d’efficience, mais les désaccords portent sur les cibles à privilégier. Les citoyens souhaitent souvent réduire des services spécifiques, comme les aides aux entreprises, les subventions culturelles ou les réglementations environnementales, sans préciser lesquels. Genest-Grégoire souligne aussi que ces promesses sont difficiles à concrétiser, car chaque loi adoptée par le gouvernement nécessite l’intervention de fonctionnaires pour être appliquée. Par exemple, calculer une pension exige une précision incompatible avec des coupes massives, et les risques de fraude ou d’erreurs augmentent.
Antoine Genest-Grégoire et Patrick Gloutney soulignent que les coupes dans la fonction publique comportent des défis majeurs. D’abord, les fonctionnaires ne décident pas des lois : ils les appliquent, ce qui limite leur marge de manœuvre. Ensuite, réduire les effectifs sans réduire les services transfère le travail vers le privé, souvent à un coût supérieur. Enfin, les promesses électorales se heurtent à la réalité administrative : une loi mal rédigée ou une suppression de postes peut entraîner des dysfonctionnements, comme des erreurs de calcul dans les pensions ou des retards dans les services. Les experts notent aussi que les rapports d’enquête (Charbonneau, Gallant) ont montré que l’État québécois manquait déjà d’expertise pour négocier avec le privé, un problème qui s’aggraverait avec des coupes supplémentaires.

