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SOCIÉTÉ

De la «Fée verte» au «poison national»: pourquoi l'absinthe est-elle devenue l'ennemie numéro 1 en France?

Source unique·il y a 7 j

L’histoire de l’absinthe en France illustre un mécanisme social récurrent : la désignation d’un bouc émissaire pour canaliser des peurs collectives. Entre 1870 et 1915, cette boisson, d’abord célébrée comme une icône culturelle, fut progressivement transformée en symbole de déclin national, avant d’être interdite sous prétexte de danger sanitaire. Une analyse rétrospective révèle comment des acteurs économiques, politiques et médiatiques ont exploité ces craintes pour servir leurs intérêts, tout en occultant les causes structurelles des problèmes qu’ils prétendaient résoudre.

Comment l’absinthe est-elle passée du statut de boisson à la mode à celui de « poison national » en moins de cinquante ans ?

Le basculement s’explique par une combinaison de facteurs : une consommation massive d’alcool dans un contexte de défaite militaire (1870) et de déclin démographique, des travaux scientifiques controversés attribuant à l’absinthe des effets pathologiques spécifiques (comme l’épilepsie ou la folie), et une campagne de stigmatisation méthodique menée par les producteurs de vin et d’apéritifs concurrents. Ces derniers ont instrumentalisé les peurs sanitaires pour reconquérir des parts de marché perdues après la crise du phylloxéra, tout en se présentant comme des défenseurs de la santé publique.

Quels rôles ont joué les producteurs d’absinthe eux-mêmes dans leur propre diabolisation ?

Plutôt que de s’unir face aux attaques, les producteurs d’absinthe se sont divisés et ont cherché à se différencier en sacrifiant leurs concurrents. Les fabricants de Pontarlier, berceau historique de l’absinthe, ont notamment dénoncé la « mauvaise absinthe » produite à Paris, espérant ainsi échapper aux critiques. Cette stratégie de division interne a affaibli leur position et accéléré leur exclusion du marché, facilitant l’adoption de l’interdiction en 1915.

Pourquoi les preuves scientifiques contre l’absinthe n’ont-elles pas suffi à remettre en cause sa diabolisation ?

Les travaux sur l’« absinthisme » étaient loin d’être concluants, mais leur partialité a été amplifiée par des récits médiatiques et politiques qui ont transformé des hypothèses en certitudes. Une fois la stigmatisation enclenchée, les faits ont été interprétés à travers le prisme de la peur plutôt que l’inverse : la dynamique sociale a façonné la perception des risques, et non l’inverse. Ce phénomène, appelé « structures d’opportunité de la stigmatisation », montre comment les incertitudes sont exploitées pour désigner des coupables commodes.

En quoi l’histoire de l’absinthe offre-t-elle un éclairage sur les mécanismes contemporains de désignation de boucs émissaires ?

L’article établit un parallèle avec des crises récentes comme la pandémie de Covid-19, où des groupes minoritaires (comme les personnes d’origine asiatique) ont été stigmatisés, ou avec la crise de santé mentale des jeunes, attribuée aux réseaux sociaux sans preuve définitive. Dans les deux cas, des acteurs économiques ou politiques ont profité de l’anxiété collective pour désigner des cibles visibles, évitant ainsi de traiter les causes profondes des problèmes (précarité, pression scolaire, etc.).

Ce que ça pourrait changer

Cette analyse invite à une vigilance accrue face aux mécanismes de bouc émissaire, qui risquent de détourner l’attention des véritables enjeux sociaux. Elle souligne aussi l’importance de résister à la tentation de désigner des responsables uniques pour des crises complexes, sous peine de reproduire des erreurs historiques. Enfin, elle rappelle que les interdits ou les restrictions adoptés dans l’urgence peuvent s’avérer disproportionnés, comme en témoigne la réhabilitation ultérieure de l’absinthe en France.

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