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Société

De la «Fée verte» au «poison national»: pourquoi l'absinthe est-elle devenue l'ennemie numéro 1 en France?

Slate FR · mis à jour il y a 7 j

Pendant des décennies, l'absinthe fut accusée de rendre fou, de provoquer l'épilepsie et de menacer l'avenir de la nation française. Une nouvelle étude montre comment la «Fée verte» est devenue un bouc émissaire… et pourquoi ce mécanisme reste d'une brûlante actualité..

L'absinthe, boisson mythique

Au début du XXᵉ siècle, l'absinthe, une boisson alcoolisée verte à base d'armoise, d'anis vert et de fenouil, était surnommée la «Fée verte». Elle était extrêmement populaire en France, où sa consommation dépassait celle du reste du monde réuni. Considérée comme une boisson raffinée, elle était appréciée par des artistes comme Baudelaire ou Van Gogh. Cependant, son image bascula radicalement au début du XXᵉ siècle, passant de symbole culturel à celui de «poison national», avant d'être interdite en 1915. Cette transformation s'explique par un contexte social et politique marqué par un alcoolisme croissant, la défaite face à la Prusse en 1870 et des craintes quant au déclin de la nation française.

L'émergence de l'absinthisme

Face à la montée des préoccupations liées à l'alcoolisme, certains scientifiques ont inventé le terme d'«absinthisme» pour désigner une pathologie spécifique attribuée à l'absinthe. Ils lui attribuaient des symptômes comme l'épilepsie et la folie, bien que leurs travaux ne soient pas concluants. Cette théorie a contribué à diaboliser la boisson. Parallèlement, la France traversait une crise majeure avec la défaite contre la Prusse en 1870, ce qui a renforcé les craintes d'un déclin national. L'absinthe est alors devenue une cible facile pour expliquer ces problèmes, malgré l'absence de preuves scientifiques solides.

La stratégie des concurrents

Les producteurs d'autres boissons alcoolisées, comme le pastis ou l'anisette, ont profité de la polémique pour se distancier de l'absinthe. Leurs campagnes publicitaires des années 1880 opposaient des produits «sains» à une absinthe présentée comme «mortelle». Elles représentaient la mort guettant les buveurs d'absinthe, tandis que des femmes séduisantes accompagnaient les consommateurs de leurs propres produits. Les producteurs de vin, eux aussi, ont rejoint cette offensive pour des raisons économiques, notamment après la destruction des vignobles français par le phylloxéra. Ils ont présenté leur combat comme une cause patriotique, opposant le vin, symbole du patrimoine français, à une absinthe décrite comme un poison étranger.

La fragmentation interne

Les producteurs d'absinthe eux-mêmes ont fini par se retourner les uns contre les autres. Ceux de Pontarlier, berceau historique de l'absinthe, ont attaqué la «mauvaise absinthe» fabriquée à Paris, espérant sauver leur propre production. Cette division interne a affaibli l'industrie et rendu l'absinthe plus vulnérable aux attaques extérieures. Lorsque la Première Guerre mondiale a éclaté en 1914, l'interdiction de l'absinthe a été rapidement adoptée et présentée comme une victoire de la civilisation française. Les producteurs n'ont pas pu s'opposer à cette décision, déjà fragilisés par leurs divisions et la pression des autres acteurs économiques.

Le mécanisme du bouc émissaire

L'article explique que la désignation d'un bouc émissaire suit un schéma récurrent en trois cycles. D'abord, des inquiétudes sociales réelles émergent, liées à la santé, à l'identité nationale ou à la sécurité publique. Ensuite, un groupe est désigné comme responsable, suffisamment proche pour porter les fautes des autres acteurs, mais assez différent pour être exclu. Enfin, les acteurs menacés tentent de se repositionner en rejoignant les accusateurs pour échapper au blâme. Ce mécanisme alimente une dynamique d'escalade, où les attaques deviennent plus violentes à mesure que le groupe visé se réduit. La défaite militaire de 1870, la crise du phylloxéra et la Première Guerre mondiale ont accéléré ce processus en France.

L'absinthe, exemple historique

Une fois qu'un bouc émissaire est désigné, la dynamique enclenchée façonne la perception des faits plutôt que l'inverse. Les preuves deviennent secondaires face à la nécessité de désigner un coupable. L'histoire de l'absinthe illustre ce phénomène : malgré l'absence de preuves scientifiques solides, la boisson a été interdite et diabolisée. Plus d'un siècle plus tard, l'absinthe est de nouveau légale en France, et les dangers qui lui étaient attribués relèvent en grande partie du mythe. Ce cas montre comment une société, face à l'inquiétude, peut désigner un responsable sans preuve solide, simplement pour donner l'impression de contrôler une situation complexe.

Les réseaux sociaux, nouveau bouc émissaire

Un exemple contemporain illustre ce mécanisme : la crise de la santé mentale des jeunes et le rôle attribué aux réseaux sociaux. Depuis 2012, les taux d'anxiété, de dépression et d'automutilation chez les adolescents ont fortement augmenté dans les pays occidentaux. Or, 44 % des parents préoccupés par cette question aux États-Unis estiment que les réseaux sociaux en sont le principal facteur. Des responsables politiques, comme le Surgeon General américain, ont publié des mises en garde, et des propositions d'interdictions ont été avancées. Pourtant, les études scientifiques montrent que l'impact des réseaux sociaux est plus nuancé, avec des effets modestes et encore débattus. Malgré cela, l'idée que les réseaux sociaux «détruisent» une génération s'est imposée comme une évidence, masquant des problèmes plus profonds comme la précarité économique ou la pression scolaire.

Ce que ça pourrait changer

Face à des problèmes complexes, les sociétés ont tendance à désigner un responsable clairement identifié, même si cela ne reflète pas la réalité. Ce besoin est profondément humain et permet de donner l'impression de contrôler une situation anxiogène. L'histoire de l'absinthe et les débats actuels sur les réseaux sociaux montrent que cette tendance persiste. En désignant un bouc émissaire, on évite de s'attaquer à des questions plus difficiles, comme les inégalités sociales ou les défaillances des systèmes de santé mentale. Pourtant, cette approche peut causer des dommages réels, comme des discriminations ou des politiques inefficaces, sans résoudre les problèmes sous-jacents.

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