Programmes déclarés « sérieux » ou « intenables » : rendre les hypothèses économiques discutables est un enjeu démocratique pour 2027
L’ESSENTIEL En 2027, les programmes économiques des candidates et candidats à la présidentielle seront chiffrés et comparés à l’aide de modèles macroéconomiques. Ces modèles peuvent aboutir à des conclusions très différentes, sans que leurs hypothèses soient discutées publiquement.
En 2027, les programmes économiques des candidats à la présidentielle française seront évalués à l’aide de modèles macroéconomiques. Ces outils, utilisés par des institutions comme l’Insee ou la Banque de France, permettent de simuler l’impact de réformes sur des indicateurs comme la dette publique, l’emploi ou l’inflation. Cependant, ces modèles ne sont pas neutres : leurs résultats dépendent d’hypothèses techniques souvent invisibles du grand public. Par exemple, en 2022 et 2024, deux modèles appliqués à des programmes de gauche similaires ont abouti à des conclusions opposées : l’un prévoyait une hausse de la dette de plus de cinq points de PIB, l’autre une baisse de dix points. Ces écarts s’expliquent par les différences de structure et d’hypothèses entre les modèles, qui n’ont pas été discutées publiquement.
Un modèle macroéconomique est une représentation simplifiée de l’économie qui met en cohérence des données comme le produit intérieur brut (PIB), l’emploi ou l’inflation. Il repose sur des équations et des hypothèses pour simuler des scénarios. Par exemple, certains modèles supposent que l’économie est composée d’un agent représentatif, c’est-à-dire un ménage ou une entreprise « moyenne », ce qui peut masquer des inégalités réelles entre riches et pauvres. Les modèles font aussi des hypothèses sur les comportements des acteurs économiques, comme la façon dont les entreprises réagissent à une hausse des prix de l’énergie. Ces réactions sont souvent résumées par des paramètres techniques comme l’élasticité de substitution, qui mesure la capacité des entreprises à remplacer une énergie par une autre. Enfin, les modèles doivent décider quelles variables s’ajustent en cas de choc économique, comme les salaires ou l’emploi, ce qui influence qui supporte les conséquences d’une crise.
La transition écologique illustre comment les hypothèses des modèles influencent leurs résultats. La Commission européenne a évalué les mêmes scénarios de neutralité carbone en 2050 avec deux modèles différents. Le premier, GEM-E3, suppose que l’économie fonctionne déjà à plein régime : investir dans la rénovation énergétique détourne des ressources des autres secteurs, ce qui réduit le PIB de 1,3 % par rapport à un scénario sans transition. Le second, E3ME, suppose au contraire qu’il existe des capacités inutilisées (chômeurs, usines au ralenti) : la même dépense permet de relancer l’activité sans pénaliser les autres secteurs, augmentant le PIB de 2,2 %. Ainsi, deux modèles, deux verdicts opposés pour un même objectif. Ces différences proviennent de choix structurels, comme la représentation des ressources disponibles ou la rigidité des salaires.
Aucun modèle n’est parfait, car il ne peut représenter qu’une partie de la réalité. Par exemple, les modèles d’équilibre général utilisés avant 2008 n’ont pas anticipé la crise financière, car ils ne prenaient pas en compte les risques liés au secteur bancaire ou aux défauts de paiement. De même, un modèle qui ignore les inégalités, la santé ou l’état des écosystèmes ne peut évaluer correctement l’impact d’une politique sur ces dimensions. Pour rendre ces outils plus démocratiques, les auteurs proposent une feuille de route soumise au Conseil des droits de l’homme en juin 2026. Elle recommande une plus grande transparence : les institutions devraient publier un inventaire public des modèles utilisés, avec des fiches détaillées expliquant leurs hypothèses, leurs limites et leurs conditions de calibration. Par exemple, un modèle devrait préciser s’il suppose que les salaires s’ajustent pour préserver l’emploi ou si les inégalités freinent la croissance.
Pour éviter qu’un seul modèle ne détermine ce qui paraît « sérieux » ou « intenable », les auteurs plaident pour un usage pluraliste des outils. Ils citent l’exemple de l’IPBES (plateforme intergouvernementale sur la biodiversité), qui mobilise treize modèles très différents pour évaluer les tendances écologiques. En économie, cela signifierait confronter les résultats d’au moins deux traditions de modélisation distinctes. Par exemple, un modèle pourrait supposer que l’épargne limite l’investissement, tandis qu’un autre partirait du principe que l’investissement crée l’épargne. Ce pluralisme permet de mieux cerner les incertitudes et d’éviter qu’un seul cadre ne s’impose comme une vérité absolue. Il ne rend pas les modèles neutres, mais rend leurs hypothèses lisibles et discutables.
Les modèles macroéconomiques jouent un rôle clé dans le débat public, car ils influencent ce qui est perçu comme réaliste ou impossible avant même que les citoyens ne s’expriment. Par exemple, en 2024, un modèle a conclu qu’un programme de gauche ferait augmenter la dette de plus de cinq points de PIB, tandis qu’un autre a estimé qu’elle baisserait de dix points. Ces écarts, liés à des hypothèses non discutées, ont un impact direct sur la crédibilité des propositions politiques. Rendre ces hypothèses explicites et accessibles permettrait de transformer ce qui est souvent perçu comme une boîte noire technique en un sujet de débat démocratique. Derrière les chiffres se cachent des visions différentes de l’économie : la finance est-elle un simple intermédiaire ? Les inégalités ralentissent-elles la croissance ? Les limites écologiques transforment-elles le fonctionnement même de l’économie ? Décrypter ces choix, c’est éclairer le débat public.

