Lecture : où sont les hommes ?
L’ESSENTIEL Dans les discours de déploration sur la lecture, les jeunes font figure de cibles privilégiées. Pourtant, il est une autre catégorie qui se distingue par des pratiques de lecture en berne : les hommes.
Les hommes lisent moins que les femmes, et cet écart s'est creusé depuis 1988. Selon une enquête du Centre national du livre (CNL) de 2025, 52 % des hommes se déclarent lecteurs contre 71 % en 1988, soit une baisse de 27 %. Chez les femmes, la baisse est de 8 % sur la même période. Les hommes lisent aussi moins intensément : seulement 50 % de lecteurs intensifs (20 livres ou plus par an) en 2018, contre 71 % en 1988. Les femmes, elles, ont vu leur nombre de lectrices intensives diminuer de 21 % entre 1988 et 2018. En 2025, les hommes déclarent lire moins souvent et moins de livres que les femmes. Cet écart est observable dès l'enfance : à 15 ans, les garçons ont des performances en compréhension de l'écrit inférieures à celles des filles dans les 38 pays de l'OCDE, selon l'enquête PISA.
Les sociologues Gérard Mauger et Claude F. Poliak expliquent cet écart par la socialisation genrée. Les femmes sont traditionnellement assignées à des rôles centrés sur les relations humaines (monde humain), comme le soin des enfants ou des personnes âgées, tandis que les hommes sont orientés vers des tâches matérielles (monde des choses matérielles), comme l'entretien de la maison ou de la voiture. Cette répartition influence leurs pratiques culturelles : les femmes développent des compétences relationnelles qui les rapprochent de la lecture, notamment via les romans. Les hommes, moins exposés à ces enjeux, voient la lecture comme moins pertinente pour leur quotidien.
La lecture joue un rôle clé dans l'émancipation des femmes. Elle leur permet de se construire une identité autonome, en dehors des rôles traditionnels d'épouse ou de mère. Les vagues féministes ont utilisé la lecture comme outil de revendication et de diffusion de leurs combats. Les femmes lisent davantage que les hommes dès l'adolescence : 55 % des filles de 7 à 19 ans contre 39 % des garçons. Les livres offrent aussi un espace d'évasion et de réflexion, permettant aux femmes de prendre du temps pour elles. Des figures littéraires, comme Lisbeth Salander dans Millénium, incarnent cette quête de liberté et de résistance face aux stéréotypes.
Plusieurs facteurs expliquent le désintérêt des hommes pour la lecture. D'abord, leur orientation scolaire et professionnelle est souvent tournée vers des domaines comme les mathématiques ou la physique, moins liés à la lecture. En 2025, 59 % des garçons choisissent la spécialité Mathématiques au baccalauréat, contre 39 % des filles. Ensuite, l'identité masculine traditionnelle valorise peu la dimension relationnelle ou réflexive, essentielle dans la lecture. Enfin, les métiers de la médiation du livre (enseignants, bibliothécaires, libraires) sont majoritairement féminins, ce qui renforce l'idée que la lecture est une activité féminine. En 2025, 24 % des hommes déclarent ne pas aimer lire, contre 8 % des femmes.
La lecture favorise l'empathie et la compréhension de l'altérité, en permettant d'accéder à des points de vue différents des siens. Elle encourage aussi la réflexivité, utile pour interroger sa place dans le monde et améliorer les relations humaines. Dans les couples hétérosexuels, les femmes aspirent souvent à des échanges nourris par cette réflexivité. Une société de lecteurs, hommes et femmes confondus, pourrait renforcer le lien social et la capacité à construire un récit commun. L'enjeu est donc collectif : la lecture n'est pas seulement une pratique individuelle, mais un levier pour une société plus attentive et informée.

