Langue populaire, langue savante : des différences à reconsidérer pour mieux lutter contre les inégalités scolaires
L’ESSENTIEL La langue populaire n’est pas une version sommaire de la langue savante. Tout aussi complexe, elle introduit un autre rapport à la parole.
Depuis les travaux de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron dans les années 1960, on sait que l’école transforme les inégalités sociales en inégalités scolaires. Malgré des décennies de politiques de démocratisation, la pauvreté reste un facteur prédictif de l’échec scolaire. Les classes moyennes et supérieures, familières d’une langue proche de la langue savante (celle des savoirs scolaires), bénéficient d’un avantage culturel. À l’inverse, les milieux populaires, éloignés de cet univers, sont souvent pénalisés. Cette différence ne relève pas d’une simple question de niveau, mais d’un rapport distinct à la langue, lié à des pratiques sociales et culturelles.
Bernard Lahire distingue deux types de langage : l’oral-pratique (milieux populaires) et le scripturaire-scolaire (classes moyennes et supérieures). Le premier s’utilise pour répondre à une nécessité immédiate, sans réflexion sur la langue elle-même. Le second implique une attitude de secondarisation, c’est-à-dire une capacité à prendre la langue comme objet de réflexion, indépendamment de son utilité pratique. Cette distinction s’appuie sur des travaux en sociolinguistique et en anthropologie, comme ceux de Mikhail Bakhtine ou Basil Bernstein. Elle montre que la langue populaire n’est pas une version simplifiée de la langue savante, mais une autre manière d’interagir avec le langage.
Les différences entre langue populaire et langue savante renvoient en partie à l’écart entre oralité et écriture. Dans les sociétés sans écriture, comme celle des LoDagaa au Ghana étudiée par Jack Goody, la parole est collective et ne peut être comparée à un modèle de référence. La parole y est perçue comme une production sociale, et non comme l’expression d’une individualité. À l’inverse, l’écriture permet une décontextualisation du discours : le texte peut exister indépendamment de son auteur, et la parole devient une production personnelle. Cette rupture technique transforme aussi la valeur de la parole, passant d’un statut collectif à un statut individuel.
Dans les sociétés orales, l’individu ne se singularise pas par sa parole, mais par d’autres traits comme le ton de la voix ou l’apparence. La parole n’est pas considérée comme une propriété personnelle : le conteur ou le sorcier ne sont que des vecteurs de discours collectifs. Avec l’écriture, la parole devient une expression de l’individualité. Par exemple, dans la tradition chrétienne, toute modification du Notre Père est interprétée comme une erreur ou une tentative de le transformer. L’écriture a donc redéfini les contours de l’individualité, faisant de la parole une marque de singularité.
La langue populaire, proche de l’imaginaire de l’oralité, n’est pas moins complexe que la langue savante. Elle n’est pas un obstacle aux apprentissages scolaires si l’école se donne les moyens de la convertir à la langue savante. Les inégalités scolaires persistent en raison de la fracture entre lettrés et non-lettrés. Pour les réduire, il faut reconnaître que la difficulté intellectuelle des apprentissages est partagée par tous, et éviter d’assimiler systématiquement une difficulté scolaire à un trouble du développement. L’école doit adapter ses méthodes pour accueillir la diversité des pratiques langagières.
La diffusion massive de l’écriture dans la société moderne a profondément transformé l’expression orale. Aujourd’hui, il est admis que ce que l’on dit est une production personnelle, alors que cette conception est le résultat d’un apprentissage. Les enfants sont désormais considérés comme des individus dotés d’une parole propre dès leur naissance, une idée qui est en réalité le produit de l’alphabétisation. Pour lutter contre les inégalités, l’école doit donc reconnaître que la langue populaire n’est pas un manque, mais une autre forme de complexité linguistique, et adapter ses méthodes pour faciliter la transition vers la langue savante.

