Dans la bibliothèque de Wajdi Mouawad
Wajdi Mouawad dévoile sa bibliothèque, construite entre Beyrouth, Paris et Montréal, où les lectures d'Homère, Lautréamont, Maria Zambrano, André Dhôtel et Josée Yvon éclairent son rapport à l'écriture, à la mémoire et à l'exil..
Wajdi Mouawad, auteur et metteur en scène libano-canadien, partage l’histoire de sa bibliothèque personnelle, un espace organisé entre Beyrouth, Paris et Montréal. Ses livres ne sont pas classés par thème ou par ordre alphabétique, mais selon la date de naissance de leurs auteurs et autrices. Cette organisation reflète une vision du temps comme une longue traversée, où chaque écrivain devient un repère dans un parcours intellectuel et émotionnel. Mouawad y mêle des ouvrages de spiritualité, d’animalité et des siècles de littérature, créant ainsi une passerelle entre les époques et les cultures. Cette bibliothèque n’est pas seulement un lieu de stockage, mais un outil de réflexion sur l’écriture, la mémoire et l’exil, thèmes centraux dans son œuvre.
À l’âge de dix ans, Wajdi Mouawad quitte Beyrouth pour Paris, sans parler français. Il découvre la langue à travers des supports inattendus : les albums de Tintin, les dessins de Gotlib et les chansons de Renaud. Ces influences ont marqué son entrée en littérature, montrant comment l’art et la culture populaire peuvent façonner une identité. L’exil, vécu comme une rupture brutale, devient un moteur de création. Pour Mouawad, l’écriture n’est pas une conséquence de la souffrance, mais le résultat d’une lecture assidue. Ses choix littéraires, comme L’Iliade d’Homère ou Les Chants de Maldoror de Lautréamont, illustrent cette quête de sens à travers des textes qui parlent de guerre, de colère et de rédemption.
L’Iliade, poème épique attribué à Homère (VIIIe siècle av. J.-C.), est traduit par Philippe Brunet aux éditions du Seuil. Mouawad y est particulièrement touché par la scène où Priam, roi de Troie, vient supplier Achille de lui rendre le corps de son fils Hector, tué au combat. Ce passage illustre l’empathie, la capacité à se mettre à la place de l’ennemi, même dans un contexte de guerre. Pour Mouawad, ce texte rappelle que la violence et la souffrance sont universelles, et que l’écriture doit permettre de comprendre l’autre, quel que soit son camp. La traduction de Brunet est soulignée pour son rôle dans la transmission de cette émotion.
Les Chants de Maldoror (1869) de Lautréamont, publié aux éditions Flammarion, est un texte poétique et violent qui a marqué Mouawad à dix-huit ans. Ce livre, à la fois lyrique et provocateur, exprime des émotions brutes : colère, insatisfaction, chagrin et désespoir. Lautréamont y invite le lecteur à regarder « par la fenêtre l’endroit qui fait mal », c’est-à-dire à affronter ses propres contradictions, y compris celles où l’on a pu être bourreau. Pour Mouawad, ce texte a été une leçon de lucidité et de littérature, montrant comment la poésie peut transformer la souffrance en création.
Maria Zambrano (1904-1991), philosophe espagnole, est l’autrice de De l’aurore (1986, éditions Verdier), traduit par Marie Laffranque. Ce livre explore l’éveil de la pensée et de la parole à travers des métaphores poétiques. Pour Mouawad, Zambrano offre un outil pour se comprendre soi-même dans l’écriture. Il consulte parfois ce livre au hasard, comme on consulterait un oracle, pour retrouver l’inspiration. Les phrases de Zambrano agissent comme des déclencheurs, aidant à surmonter les blocages créatifs. Ce texte illustre l’idée que la philosophie peut être un guide pour l’écrivain, en reliant pensée et émotion.
André Dhôtel (1900-1991) est présenté par Mouawad comme son auteur préféré, avec une admiration sans réserve. Son roman Les Disparus (1976, éditions Gallimard) raconte l’amitié entre Maximin et Casimir, dont la disparition reste mystérieuse. Dhôtel est célébré pour sa capacité à faire dialoguer les êtres, les animaux et les paysages, créant une œuvre d’une « liberté absolue ». Ses livres, souvent méconnus, sont pour Mouawad une source d’émerveillement et de réflexion sur la relation entre l’homme et la nature. Dhôtel incarne une littérature où la simplicité et la profondeur se mêlent.
Josée Yvon (1950-1999), poétesse québécoise, est mise en avant pour son recueil Filles-commandos bandées (1976, éditions Les Herbes rouges). Mouawad souligne son talent pour exprimer, avec humour et force poétique, des thèmes comme le déclassement social, l’humiliation et la colère. Yvon appartient à une génération d’artistes qui ont donné une voix aux blessures du peuple québécois, notamment lors de la Nuit de la poésie à Montréal en 1976. Sa poésie, à la fois engagée et lyrique, a marqué Mouawad par sa capacité à transformer la douleur collective en art.
Pour Wajdi Mouawad, l’écriture est un acte de lucidité et d’empathie. Il affirme que « *On n’écrit pas parce qu’on a souffert, on écrit parce qu’on a lu* », soulignant l’importance de la lecture comme source d’inspiration et de compréhension. Ses choix littéraires, allant d’Homère à Josée Yvon, montrent comment des textes anciens ou contemporains peuvent éclairer des questions universelles : la guerre, l’exil, la colère ou la quête de sens. La bibliothèque devient ainsi un espace de dialogue entre les époques, où chaque livre est un pont vers une réflexion plus large sur la condition humaine.

