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Culture

Le monde dans le sensible : l'histoire de l'art est-elle une science sociale ?

France Culture - Savoirs · mis à jour il y a 2 h

Lorsque l'histoire de l'art s'est structurée comme discipline, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, elle dialoguait de façon rapprochée avec les autres sciences humaines et sociales. Des travaux récents réinvestissent croisements disciplinaires et questionnaires partagés..

Histoire de l'art et sciences sociales

À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, l’histoire de l’art s’est structurée comme une discipline à part entière en dialoguant étroitement avec les autres sciences humaines et sociales, comme la psychologie (notamment avec les travaux de Freud) ou l’anthropologie. Cette approche interdisciplinaire est aujourd’hui réinvestie par des chercheurs comme Charlotte Guichard, historienne de l’art et co-directrice de deux ouvrages parus en 2026. Ces travaux défendent une vision élargie de l’histoire de l’art, non plus centrée uniquement sur l’esthétique ou l’interprétation des œuvres, mais intégrée aux méthodes et questions des sciences sociales. L’objectif est de faire de l’histoire de l’art une discipline ouverte sur le politique, l’histoire sociale et culturelle, tout en apportant ses propres contributions à ces champs. Par exemple, elle peut éclairer des questions contemporaines comme la représentation des corps noirs ou la présence du vivant dans les œuvres, en s’appuyant sur des travaux récents en sciences sociales.

Histoire de l'art-archipel

Charlotte Guichard utilise l’expression histoire de l’art-archipel, inspirée de l’écrivain Édouard Glissant, pour décrire une approche décentrée et globale de la discipline. Cette vision rejette un récit linéaire de l’histoire de l’art, souvent centré sur l’Occident, pour intégrer les arts extra-occidentaux, les diasporas et les télescopages temporels entre motifs ou styles. L’ouvrage collectif Histoire de l’art, dirigé par Guichard et ses collègues, rassemble plus de 75 contributeurs et plus de 800 pages. Il propose une relecture des œuvres en tenant compte des acquis récents de la discipline, mais aussi des apports des sciences sociales. Par exemple, une œuvre du XVIIIe siècle peut être réinterprétée à travers le prisme des questions contemporaines, comme la présence des esclaves ou la conscience écologique, montrant ainsi que l’histoire de l’art est une science cumulative et collective.

Musée comme lieu de récit

Le musée n’est pas seulement un conservatoire d’œuvres, mais aussi un lieu où celles-ci sont exposées et mises en récit. Cette idée, développée par l’anthropologue Tony Bennett sous le terme de complexe d’exposition, souligne que la présentation des œuvres influence la perception des visiteurs. Charlotte Guichard et Antonella Romano, dans leur ouvrage Les sciences sociales au musée, explorent cette fonction narrative des musées. Ils soulignent une crise du récit muséal, liée notamment à la spoliation coloniale, à l’invisibilisation des femmes ou des populations subalternes. Cette crise reflète aussi une remise en question des épistémologies communes aux disciplines universitaires et aux institutions culturelles, nées au même moment. Le musée devient ainsi un terrain de réflexion sur la manière dont l’histoire est racontée et qui en est exclu.

Dialogue entre disciplines

L’histoire de l’art entretient un dialogue bidirectionnel avec les sciences humaines et sociales. D’un côté, elle s’enrichit de leurs méthodes et questions, comme l’attention portée aux traces matérielles ou aux histoires plurielles des objets. Par exemple, l’étude d’un vase céramique réalisé par un potier africain réduit en esclavage, David Drake, révèle comment l’objet porte en lui des poèmes et des réflexions malgré l’absence d’archives écrites. De l’autre, l’histoire de l’art apporte aux autres disciplines une sensibilité accrue à la matérialité et à l’expérience sensible. Elle propose une approche du temps différente de celle de l’historien, car l’œuvre d’art est toujours regardée au présent. Cette interdisciplinarité permet d’élargir les sources disponibles et d’enrichir les analyses, en intégrant une dimension esthétique et sensible souvent négligée ailleurs.

Ce que ça pourrait changer

L’histoire de l’art contemporaine s’intéresse à de nouveaux objets et enjeux, souvent ignorés par le passé. Par exemple, la présence des animaux ou des éléments végétaux dans les œuvres du XVIIIe siècle est aujourd’hui réévaluée à l’aune des préoccupations écologiques actuelles. De même, la représentation des corps noirs ou des esclaves dans l’art est désormais au cœur des analyses, reflétant une prise de conscience des injustices historiques. Ces changements montrent que l’histoire de l’art n’est pas une discipline figée, mais qu’elle évolue avec les questions de son époque. Elle devient ainsi un outil pour repenser les récits dominants et donner une voix à ceux qui en ont été privés, tout en explorant des matériaux et des pratiques artistiques variés, des plus nobles aux plus modestes.

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