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Culture

Pourquoi « Eva » de Maria Plyta a-t-il été effacé de l’histoire du cinéma ?

Trois Couleurs · mis à jour il y a 2 h

Ce film grec d'une réalisatrice avant-gardiste a souvent été comparé à La Pointe Courte d'Agnès Varda — et pourtant, il a été invisibilisé pendant des décennies. A l'occasion du Festival Lumière à Lyon, retour sur "Eva" de Maria Plyta..

Un film grec pionnier

En 1953, la réalisatrice grecque Maria Plyta sort Eva, un film souvent comparé à La Pointe Courte d'Agnès Varda, sorti deux ans plus tard. Eva raconte l'histoire d'une femme mariée commettant un adultère sur une île grecque, mais sa mise en scène rompt avec les conventions de l'époque. Contrairement aux mélodrames classiques, le film évite les explications psychologiques et les résolutions morales. Il se distingue par des plans longs, une économie de moyens et une exploration de l'ennui conjugal, de la mélancolie et du vide d'un mariage. Ces choix esthétiques anticipent des mouvements cinématographiques comme la Nouvelle Vague française ou le néoréalisme italien, ainsi que des réalisateurs comme Michelangelo Antonioni. Pourtant, malgré ces innovations, Eva a été largement ignoré par l'histoire du cinéma pendant des décennies.

Une réalisatrice invisibilisée

Maria Plyta, née à Thessalonique en 1915, est la première femme réalisatrice de l'histoire du cinéma grec. Entre 1950 et 1970, elle tourne dix-sept films, tous des succès commerciaux, et aborde des thèmes comme la condition des classes populaires, l'aliénation urbaine et le patriarcat dans la Grèce d'après-guerre. Pourtant, ses œuvres sont systématiquement méprisées par la critique, qui les réduit à des mélodrames, un genre alors associé à un public féminin et considéré comme inférieur. Ses films sont jugés mineurs, malgré leur exploration de sujets sociaux profonds. Cette marginalisation s'accompagne d'erreurs dans la transcription de son nom et d'une absence de rétrospectives de son vivant. Elle meurt en 2006 sans reconnaissance officielle.

Les raisons de l'oubli

L'effacement de Maria Plyta et de Eva s'inscrit dans un mécanisme plus large d'invisibilisation des femmes artistes. À l'époque, le mélodrame, bien que porteur de critiques sociales, était dévalorisé car associé à la sphère domestique et féminine. Les films de Plyta, diffusés à la télévision dans des versions tronquées, n'ont pas bénéficié de la même attention que ceux de ses contemporains masculins. Ce phénomène n'est pas isolé : des réalisatrices comme Alice Guy-Blaché ou Ida Lupino ont également vu leurs contributions minimisées ou attribuées à des hommes. L'oubli de Plyta reflète donc un biais historique et culturel contre les femmes dans le cinéma.

La redécouverte par une chercheuse

En 2021, Betty-Despina Kaklamanidou, professeure de cinéma à l'Université Aristote de Thessalonique, lance un projet pédagogique pour étudier la filmographie de Maria Plyta. Rapidement, elle identifie son importance historique et décide de restaurer Eva, non seulement techniquement, mais aussi historiquement et politiquement. Avec une équipe d'étudiants, elle contacte des institutions comme le World Cinema Project de Martin Scorsese et la Cinémathèque de Bologne pour mener à bien ce travail. La restauration, réalisée en 4K par le laboratoire L'Immagine Ritrovata, permet de retrouver dix minutes de séquences disparues et de restituer la vision originale de Plyta. Pour Kaklamanidou, cette démarche est un acte de justice envers une cinéaste injustement effacée.

Ce que ça pourrait changer

La restauration de *Eva* aboutit à sa projection en mai 2026 dans la section *Cannes Classics* du Festival de Cannes, une première pour un film grec restauré. En octobre 2026, le film est présenté dans une version restaurée au Festival Lumière de Lyon, offrant une nouvelle visibilité à Maria Plyta. Ce travail de restauration a permis de corriger les erreurs historiques et de reconnaître la valeur artistique et sociale de ses films. Il s'inscrit dans une dynamique plus large de réhabilitation des cinéastes femmes, dont les contributions ont souvent été minimisées ou attribuées à des hommes. Cette reconnaissance tardive souligne l'importance de préserver et de réévaluer l'héritage culturel.

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