Le Pakistan a trouvé le mode d’emploi du clan Trump
Le maréchal Asim Munir et les autorités d’Islamabad ont parfaitement compris comment exploiter les obsessions de la Maison-Blanche. L’article Le Pakistan a trouvé le mode d’emploi du clan Trump est apparu en premier sur Le Grand Continent..
L’article évoque un concept appelé néo-royalisme, proposé par les chercheurs Stacie Goddard et Abraham Newman pour décrire les mutations de l’ordre mondial après le retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis en 2025. Ce terme désigne un système où les relations internationales ne reposent plus sur des échanges entre États souverains (États-nations westphaliens), comme c’était le cas traditionnellement, mais sur des interactions entre factions au pouvoir, des réseaux d’élites politiques et financières, ou des dirigeants individuels. Dans ce modèle, la diplomatie sert avant tout les intérêts personnels des dirigeants plutôt que ceux de leur pays. Trump incarne cette approche avec une politique étrangère transactionnelle et national-populiste, où les décisions sont prises en fonction de gains immédiats et mesurables, sans se soucier des règles communes ou des alliances traditionnelles.
La distinction fondamentale entre les États-nations westphaliens et les cliques néo-royalistes réside dans la répartition du pouvoir. Dans un État-nation westphalien, le pouvoir est réparti horizontalement entre des institutions (gouvernement, parlement, justice, armée, etc.), ce qui limite l’influence d’un seul individu. En revanche, dans une clique néo-royaliste, le pouvoir est concentré verticalement autour d’un homme ou d’un petit groupe, qui contrôle les institutions et personnalise la politique étrangère. Par exemple, des dirigeants comme Recep Tayyip Erdoğan en Turquie, Narendra Modi en Inde ou Viktor Orbán en Hongrie ont une influence démesurée sur leur système politique. Trump, avec son style de gouvernance, illustre parfaitement ce modèle.
Le Pakistan est classé comme un régime hybride par les chercheurs, avec un score de 32/100 dans le rapport 2026 de Freedom House, ce qui le place dans la catégorie des pays partiellement libres. Bien que des élections y soient organisées régulièrement depuis 2008 et que les assemblées aient presque toujours mené leur mandat à terme, le pays est marqué par une troisième vague d’autocratisation, selon les politologues Ann Lührmann et Staffan I. Lindberg. Ce phénomène désigne une tendance mondiale où des démocraties se transforment en régimes autoritaires. Le Pakistan illustre le modèle de la démocratie dominée par l’establishment, où l’armée joue un rôle central : elle a dirigé le pays directement pendant 17 ans, contrôlé la vie civile pendant 16 ans, ou encore influencé les gouvernements civils comme ceux d’Imran Khan ou Shehbaz Sharif depuis 2018. D’autres institutions non élues, comme la bureaucratie ou la justice, complètent ce système.
Les relations entre le Pakistan et les États-Unis remontent à 1949, lorsque le Premier ministre pakistanais Liaquat Ali Khan a choisi de se rapprocher de Washington plutôt que de Moscou, deux ans après l’indépendance du pays. Ces relations se sont structurées autour de la sécurité et de la lutte contre le communisme pendant la guerre froide, puis contre le terrorisme après les attentats du 11 septembre 2001. Plusieurs généraux pakistanais ont entretenu des liens étroits avec les présidents américains : le général Ayub Khan (1958-1969), le général Zia ul-Haq (1977-1988) et le général Pervez Musharraf (1999-2008) ont tous bénéficié d’aides militaires et financières en échange de leur coopération. Cependant, ces relations ont toujours été complexes, car le Pakistan doit aussi gérer un partenariat stratégique avec la Chine, son allié depuis les années 1960, notamment via le Corridor économique Chine-Pakistan lancé en 2013.
La politique étrangère de l’administration Trump repose sur un principe appelé extractivisme coercitif. Ce concept désigne une approche où les États-Unis, grâce à leur puissance asymétrique (avantage économique, militaire ou technologique), transforment les rapports de force en concessions immédiates et mesurables. Contrairement à la diplomatie classique, qui cherche à stabiliser les relations par des règles communes, Trump privilégie les deals (accords) renégociables en permanence, au bénéfice exclusif des États-Unis. Par exemple, les droits de douane sont utilisés comme une arme diplomatique : ils permettent d’infliger des coûts unilatéraux et de les lever en échange de concessions sans rapport avec le commerce. Cette méthode s’applique aussi bien aux alliés (comme les pays de l’OTAN) qu’à des partenaires comme le Pakistan. La diplomatie devient ainsi un marchandage permanent, où des envoyés spéciaux, souvent membres de la famille Trump, négocient des avantages personnels pour le clan.
En décembre 2025, Donald Trump a publiquement loué à dix reprises le maréchal Asim Munir, chef de l’armée pakistanaise, le qualifiant de « mon maréchal préféré ». Cette proximité s’inscrit dans un contexte où les relations entre les deux pays se sont dégradées depuis 2025, notamment en raison des accusations de Trump contre Islamabad pour son manque de coopération dans la lutte antiterroriste. Pourtant, cette alliance ne relève pas d’une clique néo-royaliste au sens strict, car les dirigeants pakistanais utilisent cette relation pour servir les intérêts de l’État pakistanais, et non ceux d’un clan. Leur approche reste westphalienne : ils exploitent les faiblesses de l’administration Trump pour obtenir des gains concrets (aide financière, soutien militaire), tout en maintenant un équilibre avec leur autre partenaire majeur, la Chine. Cette stratégie n’est pas nouvelle : elle s’inscrit dans une histoire de relations complexes, où le Pakistan a toujours su tirer profit de ses alliances avec Washington.
L’ère Trump se caractérise par une *diplomatie parallèle*, où les canaux traditionnels (ministères des Affaires étrangères, ambassades) sont relégués au second plan au profit de négociations directes et informelles. Cette approche, combinant *transaction* et *contrainte*, est observable dans les relations avec le Pakistan comme avec les alliés de l’OTAN. Le processus décisionnel est à la fois centralisé (autour de Trump) et désorganisé, car les envoyés spéciaux agissent souvent de manière indépendante, sans coordination avec les institutions. Cette méthode crée une instabilité dans les relations internationales, où les règles communes sont remplacées par des accords ponctuels et renégociables, au gré des intérêts du moment. Par exemple, les tensions au sein de l’OTAN ou les tensions avec le Groenland illustrent cette tendance à exploiter les dépendances structurelles des alliés pour en tirer des avantages unilatéraux.

