Féminisation des conseils d’administration : une bonne nouvelle qui complique l’équité salariale
La diversité de genre dans les conseils d’administration est souvent associée à une quête d’équité salariale. Pourtant, notre étude des entreprises chinoises cotées, publiée dans l’ International Journal of Finance Economics , révèle un paradoxe : les entreprises dont le conseil compte plus de femmes affichent des écarts de rémunération entre les PDG et les salariés plus élevés, mais aussi une meilleure performance financière.
Plusieurs pays ont mis en place des lois pour augmenter la présence des femmes dans les instances dirigeantes. En France, la loi Copé-Zimmermann de 2011 impose un quota de 40 % de femmes dans les conseils d’administration des grandes entreprises depuis 2017. La loi Rixain de 2021 va plus loin en exigeant 40 % de femmes parmi les cadres dirigeants à partir de 2029. Ces mesures s’inscrivent dans une volonté de réduire les inégalités de genre. Parallèlement, l’Union européenne a adopté en 2023 une directive sur la transparence salariale pour lutter contre les écarts de rémunération entre hommes et femmes. Ces politiques partent du principe que plus de femmes aux postes clés favoriserait une meilleure équité salariale, une hypothèse qui est aujourd’hui remise en question par des études récentes.
Une étude publiée dans l’International Journal of Finance Economics a analysé l’impact de la féminisation des conseils d’administration sur les écarts de rémunération et la performance financière des entreprises chinoises cotées entre 2007 et 2022. Les chercheurs ont choisi la Chine car son système de gouvernance, bien que différent de l’Europe, encourage aussi la participation des femmes à la vie économique. Contrairement aux attentes, les entreprises avec plus de femmes dans leurs conseils présentent des écarts de salaire plus importants entre les PDG et les salariés, mais affichent aussi une meilleure performance financière. Ce résultat suggère que la présence de femmes dans les instances dirigeantes ne réduit pas automatiquement les inégalités salariales.
Le système de gouvernance chinois se distingue par la présence du Parti communiste chinois au sein des conseils d’administration des entreprises d’État, via un mécanisme appelé double entrée et nomination croisée. Cela signifie que les décisions stratégiques sont influencées par des logiques politiques, en plus des critères économiques habituels. Cette particularité rend le contexte chinois très différent de celui de l’Europe, où les conseils d’administration sont souvent composés d’administrateurs indépendants et de comités spécialisés. L’étude montre que, malgré ces différences, l’effet de la féminisation sur les écarts salariaux se manifeste de manière similaire, ce qui en fait un terrain de comparaison pertinent.
Les femmes administratrices, dans un environnement historiquement masculin, semblent adopter une approche plus stricte pour légitimer leur position. Plutôt que de chercher à réduire les écarts salariaux pour des raisons symboliques, elles valident des rémunérations élevées pour les dirigeants lorsque celles-ci sont justifiées par des performances financières solides. Cette exigence renforce le lien entre rémunération et résultats, ce qui peut creuser l’écart entre le sommet et la base de l’entreprise. Ainsi, leur présence améliore la performance globale, mais ne réduit pas nécessairement les inégalités salariales. Ce comportement s’explique par leur volonté d’asseoir leur crédibilité dans un milieu dominé par les hommes.
Une étude américaine récente, basée sur la loi californienne Senate Bill 826 (2018-2022), qui imposait un quota de femmes dans les conseils d’administration, a obtenu des résultats opposés à ceux de l’étude chinoise. Dans ce contexte, la diversité de genre a réduit l’écart salarial entre les PDG et les salariés. Cette divergence montre que l’effet de la féminisation dépend fortement du cadre institutionnel et culturel de chaque pays. En Europe, les spécificités locales, comme la pression des investisseurs sur la rémunération des dirigeants (say on pay), pourraient influencer différemment les résultats. Ces différences soulignent l’importance de ne pas généraliser les conclusions d’un pays à l’autre.
Les résultats de ces études invitent les régulateurs européens à repenser leur approche. La féminisation des conseils d’administration et la réduction des écarts salariaux ne sont pas des objectifs interchangeables. Ils doivent être traités comme deux leviers distincts, nécessitant des outils complémentaires. La directive européenne sur la transparence salariale et les quotas de genre ne suffisent pas à garantir une équité salariale. Les régulateurs doivent donc envisager des mesures spécifiques pour atteindre chaque objectif. En France, où les administrateurs indépendants et les comités de rémunération jouent un rôle clé, l’effet de la féminisation pourrait être différent, ce qui justifie des recherches supplémentaires dans ce contexte.

