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Droit

Bail commercial et restauration : jusqu'où le bailleur peut-il encadrer la carte du locataire ? Par Baptiste Robelin, Avocat.

Village Justice · mis à jour il y a 3 j

La liberté du restaurateur de faire évoluer son offre commerciale peut se heurter aux stipulations de son bail. Un arrêt rendu par la Cour d'appel de Montpellier le 12 mai 2026 (n° RG 25/03053 ) illustre les conséquences particulièrement sévères d'une clause de destination restrictive : la commercialisation de produits non autorisés peut conduire à la résiliation du bail, alors même que le bailleur a lui-même manqué à son obligation de délivrance.

Destination contractuelle

La destination contractuelle est une clause essentielle d'un bail commercial qui définit précisément l'usage autorisé des locaux loués. Elle peut être large, comme une activité de restauration, ou très restrictive, en énumérant par exemple les plats spécifiques autorisés (pizzas, pâtes, glaces, etc.). Cette clause est encadrée par l’article 1728 du Code civil, qui impose au locataire d'utiliser les locaux conformément à cette destination. Dans l'affaire étudiée, le bail autorisait uniquement certains plats, et le locataire a été sanctionné pour avoir commercialisé des hamburgers, wraps ou viandes grillées, jugés hors de cette liste. La cour a estimé que ces produits ne correspondaient pas à l'activité autorisée, même s'ils appartenaient à la catégorie générale de la restauration rapide. Cette décision montre que la qualification générale de l'activité ne suffit pas : il faut respecter strictement les prestations autorisées par le contrat.

Restauration rapide

La restauration rapide désigne un modèle économique où les plats sont préparés rapidement et souvent consommés sur place ou à emporter, comme les hamburgers, les wraps ou les paninis. Dans l'affaire, le locataire avait élargi son offre à ces produits, en plus des plats initialement autorisés (pizzas, pâtes, etc.). Le propriétaire a considéré que cette extension violait la destination contractuelle, car ces nouveaux plats n'étaient pas explicitement mentionnés dans le bail. La cour d'appel de Montpellier a donné raison au propriétaire, soulignant que l'activité commerciale doit respecter les limites précises du contrat, même si les nouveaux plats relèvent du même secteur économique. Cette décision rappelle que la liberté commerciale du locataire est encadrée par les termes stricts du bail.

Clause résolutoire

La clause résolutoire est une stipulation d'un bail commercial qui permet au bailleur de résilier le contrat en cas de manquement grave du locataire à ses obligations. Dans cette affaire, le propriétaire avait délivré un commandement (un avertissement formel) le 23 mars 2022, reprochant au locataire d'avoir dépassé les limites de la destination contractuelle. Le locataire n'a pas régularisé la situation dans le délai d'un mois prévu par l’article L145-41 du Code de commerce, ce qui a entraîné la résiliation du bail à compter du 23 avril 2022. Cette clause est un outil puissant pour le bailleur, mais elle doit être appliquée dans le respect des procédures légales pour être valable.

Obligation de délivrance

L’obligation de délivrance est une obligation légale du bailleur, prévue par l’article 1719 du Code civil, qui consiste à mettre à disposition des locaux adaptés à l'usage convenu dans le bail. Dans cette affaire, le locataire a reproché au propriétaire de ne pas avoir fourni un local équipé d'une installation électrique suffisante pour utiliser un four professionnel, pourtant autorisé par le bail. Une expertise judiciaire a confirmé que l'installation ne permettait pas d'alimenter correctement ce four. Malgré ce manquement, la cour a estimé que la résiliation du bail était justifiée en raison de la violation de la destination contractuelle. Cela montre que l'obligation de délivrance ne suffit pas à annuler les conséquences d'un autre manquement du locataire.

Charges locatives

Les charges locatives sont les dépenses liées à l'utilisation des locaux (nettoyage, électricité, taxe d'enlèvement des ordures ménagères, etc.) que le locataire doit rembourser au propriétaire. Dans cette affaire, le propriétaire réclamait des sommes au titre de ces charges, notamment pour la taxe d'enlèvement des ordures ménagères. La cour a rejeté ces prétentions car le propriétaire n'a pas fourni les justificatifs nécessaires pour prouver le montant et la réalité des charges réclamées. Cette décision rappelle que le bailleur doit pouvoir justifier précisément les charges qu'il facture au locataire, sous peine de voir sa demande rejetée. Les textes applicables sont les articles L145-40-2 et R145-36 du Code de commerce.

Déspécialisation partielle

La déspécialisation partielle est une procédure prévue par l’article L145-47 du Code de commerce qui permet au locataire d'ajouter à son activité principale des activités connexes ou complémentaires, sans changer radicalement la destination du bail. Par exemple, un restaurant pourrait ajouter la vente de boissons ou de produits à emporter. Cette procédure nécessite l'accord du bailleur ou une décision judiciaire. Dans l'affaire, le locataire n'a pas utilisé cette procédure pour élargir son offre, ce qui a contribué à la violation de la destination contractuelle. Cette procédure est une solution pour sécuriser une évolution de l'activité, mais elle doit être anticipée dès la négociation du bail.

Commandement et délai

Un commandement est un acte juridique formel par lequel le bailleur met en demeure le locataire de respecter ses obligations sous peine de résiliation du bail. Dans cette affaire, le commandement a été délivré le 23 mars 2022, reprochant au locataire de dépasser les limites de la destination contractuelle. Le locataire avait un délai d'un mois, soit jusqu'au 23 avril 2022, pour régulariser la situation. Passé ce délai, la clause résolutoire pouvait être activée, entraînant la résiliation du bail. Ce délai est strict et ne peut être prolongé, ce qui souligne l'importance pour le locataire de réagir rapidement en cas de commandement.

Ce que ça pourrait changer

Pour éviter les litiges, il est crucial de rédiger le bail commercial avec soin, en anticipant les évolutions possibles de l'activité. Pour un restaurateur, une clause énumérant limitativement les plats autorisés peut devenir un obstacle si l'offre évolue. Il est préférable de négocier une rédaction plus large, tout en tenant compte des contraintes techniques des locaux (puissance électrique, ventilation, etc.). Si le bailleur souhaite limiter l'activité, la clause doit être claire et compréhensible pour éviter les interprétations divergentes. Une clause trop restrictive peut nuire à la rentabilité du locataire, tandis qu'une clause trop large peut fragiliser la position du bailleur. L'équilibre est donc essentiel.

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