Ce que l’IA apprend ( et n’apprend pas) aux enfants
L'école peut fermer en juillet, la transmission, elle, ne s'arrête jamais — et les géants de la tech l'ont parfaitement compris. L’article Ce que l’IA apprend (et n’apprend pas) aux enfants est apparu en premier sur Le Grand Continent..
L'article distingue deux concepts souvent confondus : l'éducation, processus organisé et institutionnel (comme l'école), et la transmission, phénomène continu et informel qui se produit partout où une parole circule. Contrairement à l'éducation, qui peut s'interrompre (ex. vacances scolaires), la transmission ne s'arrête jamais. Les philosophes saint Augustin et Blaise Pascal ont exploré cette idée. Augustin, dans son traité De Magistro, souligne que l'enseignant ne dépose pas un savoir dans l'esprit de l'élève, mais guide sa réflexion pour qu'il construise lui-même sa compréhension. Pascal, quant à lui, met en avant l'importance des habitudes (l'automate) dans la formation des croyances, bien au-delà des démonstrations rationnelles. Ces réflexions restent pertinentes pour comprendre l'impact des outils numériques comme l'IA sur l'apprentissage.
L'article explique que ce que nous regardons et écoutons nous façonne, souvent à notre insu. Ce principe s'applique aussi bien aux humains qu'aux systèmes d'IA générative. Par exemple, les réseaux sociaux et les agents conversationnels comme ChatGPT ou Claude fonctionnent en observant nos habitudes (clics, réactions) pour nous proposer du contenu adapté. Cette logique repose sur une hypothèse : notre mémoire serait mécanique, prévisible et modifiable par répétition. Pascal avait déjà identifié ce mécanisme avec l'idée que la répétition de gestes ou de croyances façonne durablement un individu. L'IA générative, en extrapolant nos comportements passés, agit de manière similaire, mais sans délibération consciente.
En 1990, le philosophe Gilles Deleuze a anticipé le passage d'un régime d'éducation traditionnel (basé sur des lieux physiques et une identité stable) à un régime de contrôle continu, où les individus sont décomposés en données et flux mesurables. Dans ce nouveau système, on ne s'adresse plus à une personne avec une identité fixe, mais à des dividuels (fragments de données). L'accès aux ressources devient conditionnel et révocable, contrairement à l'éducation où le statut est acquis une fois pour toutes. Deleuze évoque aussi une rivalité perpétuelle entre individus, alimentée par des classements et évaluations personnalisés, créant une forme de contrôle plus insidieuse car elle divise plutôt que rassemble.
Le neuroscientifique Stanislas Dehaene a identifié quatre piliers de l'apprentissage : l'attention, l'engagement actif, le retour sur erreur et la consolidation. Cependant, l'utilisation de l'IA générative peut fragiliser ces piliers. Par exemple, une sur-sollicitation par un chatbot peut fragmenter l'attention au lieu de la structurer, en offrant des réponses trop rapides qui court-circuitent l'effort de concentration nécessaire à la mémorisation. De plus, l'IA peut produire des explications erronées avec la même assurance que des réponses justes, consolidant ainsi des erreurs. Enfin, la consolidation nécessite du temps et du sommeil, processus biologiques qu'aucune IA ne peut accélérer. Une étude du MIT Media Lab en 2025 a montré que les utilisateurs de ChatGPT présentaient une connectivité cérébrale plus faible et une rétention de mémoire réduite par rapport à ceux qui rédigeaient sans assistance.
L'article souligne que l'IA générative n'est pas neutre, malgré les apparences. Un modèle de langage n'a ni désir ni intention, mais il est entraîné sur des données qui reflètent des biais humains. Son apparente omnipotence (capacité à répondre à presque toutes les questions) et omniscience (savoir apparent) sont des illusions : elle ne fait que projeter vers l'avenir des statistiques basées sur notre passé collectif. Plus une IA semble omnisciente, plus elle est perçue comme une autorité ultime du vrai et du faux, alors qu'elle n'a pas de point de vue extérieur. Son omniprésence, en revanche, est une réalité croissante : elle intervient dans des tâches quotidiennes comme la rédaction d'un mail, la recherche d'informations ou la correction de documents.
Une *IA compagnon* n'est pas un simple outil, mais un système conçu pour établir une relation continue et personnalisée avec l'utilisateur. Elle mémorise ses préférences, son historique et son contexte émotionnel, et peut simuler de l'empathie ou offrir du soutien. Cette simulation, si elle est convaincante, peut déclencher de vraies réponses émotionnelles chez l'utilisateur, brouillant la frontière entre le réel et le simulé. Les enfants d'aujourd'hui et de demain risquent ainsi d'apprendre la relation à l'autre différemment, avec un danger d'isolement accru. Le phénomène le plus préoccupant est la *désensibilisation au regard humain* : à force d'interagir avec une entité qui ne juge pas, notre tolérance à l'ambiguïté (propre au jugement humain) pourrait diminuer, affaiblissant nos capacités d'empathie et favorisant la confusion entre confort et confiance.

