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Société

Enfants et écrans : prendre le problème à la racine

Terra Nova · mis à jour il y a 2 j

Pour réduire le temps passé par les jeunes enfants devant les écrans, il ne suffit pas d’adresser des messages de prévention, parfois culpabilisants, aux parents : il faut surtout les aider à occuper différemment le temps de leurs enfants, en leur suggérant des activités et en mettant à leur disposition des jeux ou des livres adaptés aux différentes étapes de la petite enfance..

Enfance et interactions

Les trois premières années de la vie d’un enfant sont essentielles pour son développement. C’est durant cette période que se construisent les bases de sa communication, de sa socialisation et de son identité. L’enfant apprend à échanger avec les autres grâce à des interactions multiples : la voix, les gestes, les expressions du visage et les postures. Ces échanges, souvent inconscients, sont vitaux pour son équilibre futur. Le développement mental et physique de l’enfant ne peut pas être dissocié de son environnement familial et social. Par exemple, un enfant élevé dans un milieu défavorisé, où les espaces sont réduits et où les parents sont épuisés ou isolés, aura moins d’opportunités d’interactions riches. Ces conditions peuvent entraîner des retards dans l’acquisition du langage, des difficultés relationnelles ou un sentiment d’insécurité durable.

Pauvreté et écrans

En France, la pauvreté touche de plus en plus de familles, notamment les familles monoparentales, qui sont trois fois plus exposées à la précarité que les couples avec enfants. En 2024, 12 % des Français déclarent être en situation d’isolement relationnel, un chiffre qui atteint 31 % pour les foyers monoparentaux. Ces conditions de vie difficiles, combinées à un manque de soutien, rendent plus probable l’exposition précoce des enfants aux écrans. Par exemple, dans un logement exigu, si les parents allument la télévision pour se distraire, l’enfant est souvent exposé malgré lui. Cette exposition répétée peut perturber son sommeil et favoriser une consommation excessive d’écrans plus tard. Les parents, déjà fragilisés, peuvent aussi avoir du mal à jouer avec leur enfant ou à lui offrir des alternatives, faute de temps, d’espace ou de ressources.

Technoférence parentale

La technoférence désigne l’interférence des écrans dans les interactions entre un parent et son enfant. Par exemple, si un parent consulte son téléphone en parlant ou en jouant avec son enfant, sa présence devient intermittente : ses phrases sont plus courtes, ses réponses moins adaptées et ses expressions faciales moins riches. Cela peut générer chez l’enfant un sentiment d’insécurité, des difficultés à développer ses capacités relationnelles, voire de la colère ou un repli sur soi. Une étude récente (21 études, près de 15 000 enfants de moins de 5 ans dans 10 pays) montre que l’usage parental des écrans en présence de l’enfant est associé à un moins bon développement cognitif, à davantage de difficultés émotionnelles et comportementales, et à un attachement plus fragile. Les professionnels de la petite enfance observent quotidiennement ce phénomène dans les salles d’attente des PMI (Protection Maternelle et Infantile).

Exposition aux écrans

En France, les écrans sont omniprésents dans les foyers : en 2022, les ménages possèdent en moyenne près de 10 appareils numériques avec écran. Chez les enfants de 3 à 5 ans, 97 % sont exposés à au moins un type d’écran chaque semaine, principalement la télévision (90 % des enfants de cet âge). Le temps d’écran moyen est de 56 minutes par jour à 2 ans, 1h20 à 3 ans et demi et 1h34 à 5 ans et demi. Cependant, ces moyennes masquent de fortes disparités : dans certaines familles, les enfants de moins de 2 ans passent jusqu’à 6 heures par jour devant un écran. Le niveau d’études de la mère influence fortement ces pratiques : sans diplôme, près d’un enfant sur cinq voit sa consommation d’écrans augmenter et se diversifier entre 2 et 5 ans et demi, contre un sur trente lorsque la mère est diplômée au-delà de bac+2.

Contenus inadaptés

Les plateformes vidéo en ligne, comme YouTube, exposent les jeunes enfants à des contenus inadaptés à leur âge. En Allemagne, en 2023, 23 % des enfants de 2 à 5 ans avaient déjà vu un contenu inadapté et 27 % un contenu qui leur a fait peur, dont 25 % sur des plateformes pour enfants. Aux États-Unis, près de trois quarts des enfants de moins de 8 ans accèdent à YouTube en dehors de tout environnement sécurisé. Une analyse des vidéos regardées par ces enfants montre que 30 % contiennent de la violence physique, 20 % de la violence relationnelle et que 76 % n’ont aucune valeur éducative ou une valeur faible. Contrairement aux programmes télévisés, choisis par un adulte, les plateformes vidéo utilisent des algorithmes qui échappent à tout contrôle initial, rendant les enfants vulnérables à des contenus imprévisibles.

Inégalités sociales

L’exposition aux écrans et les pratiques éducatives varient fortement selon le milieu social. À 2 ans, 7 % des enfants de classes populaires et 6 % de celles non qualifiées échappent à tout écran, contre 21 % dans les familles intellectuelles des classes supérieures. Un enfant sur sept vivant dans un ménage avec des diplômes inférieurs au baccalauréat dispose d’un écran dans sa chambre, contre un sur trente dans les ménages diplômés au-delà de bac+3. Ces inégalités s’expliquent par des conditions de vie différentes : espace réduit, manque de temps, précarité économique ou isolement. Les politiques publiques doivent donc tenir compte de ces déterminants socio-économiques pour être efficaces.

Solutions collectives

Pour réduire l’impact des écrans sur les enfants, l’article propose des solutions qui dépassent les simples recommandations aux parents. Il souligne la nécessité d’agir sur les conditions matérielles de la parentalité : lutter contre la pauvreté, améliorer la durée et les conditions des congés de maternité et de paternité, revaloriser les métiers de la petite enfance et augmenter le nombre de professionnels dans les crèches. L’article suggère aussi d’ouvrir les cours de récréation et les gymnases des écoles le week-end sous la responsabilité d’associations locales, afin de proposer des espaces de jeu gratuits et accessibles à tous. Enfin, il insiste sur la nécessité de multiplier les alternatives aux écrans : jouer, courir, construire, imaginer ou rencontrer d’autres enfants, dès le plus jeune âge.

Ce que ça pourrait changer

Les pouvoirs publics ont un rôle clé à jouer pour protéger les enfants des écrans. Ils peuvent organiser des campagnes d’information à grande échelle pour sensibiliser les parents aux risques liés aux écrans, notamment la *technoférence*. Cependant, pour les familles en situation de précarité ou d’isolement, l’information seule ne suffit pas. Un accompagnement personnalisé est nécessaire pour lutter contre le sentiment d’abandon et redonner aux parents le goût de l’échange avec leur enfant. Les pouvoirs publics doivent aussi agir sur les déterminants structurels : logement, horaires de travail, ressources économiques, présence de proches disponibles ou possibilités de garde. Ces mesures sont essentielles pour permettre aux parents d’être plus disponibles pour leurs enfants.

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