Esclavage, des histoires intimes : De Bordeaux à Paris
Au 18ᵉ siècle, des milliers de personnes esclavisées affluent vers la France métropolitaine. À Bordeaux, Nantes ou Paris, elles apprennent une autre vie que dans les colonies et créent de nouvelles sociabilités.
Au XVIIIe siècle, des milliers de personnes réduites en esclavage sont déportées vers la France métropolitaine, principalement depuis les colonies des Caraïbes et d’Afrique. Elles arrivent dans les grands ports atlantiques comme Nantes, La Rochelle ou Le Havre, accompagnant souvent leurs maîtres. Contrairement à une idée reçue, le sol français ne garantissait pas automatiquement la liberté : une législation médiévale, reprise en jurisprudence moderne, affirmait que le sol français rendait libre, mais des édits du XVIIIe siècle ont permis aux maîtres de conserver leurs esclaves en métropole sous conditions. Ainsi, l’affranchissement n’était pas systématique. Cette situation illustre les contradictions entre les principes des Lumières et la réalité de l’esclavage en France.
Casimir Fidèle, un enfant déporté de Ouidah (actuel Bénin) en 1755, incarne une ascension sociale rare parmi les personnes esclavisées en France. Arrivé à Nantes à bord du navire Saint-Julien, il est revendu à Paris où il devient apprenti traiteur-pâtissier à l’Hôpital de la Trinité. Affranchi lors de sa revente à une famille bordelaise, les Lamontaigne, il quitte la domesticité pour devenir chef-cuisinier dans un hôtel prestigieux de Bordeaux, l’Hôtel de l’Empereur. Pendant plusieurs années, il fréquente les cercles bourgeois et aristocratiques de la ville, un parcours exceptionnel qui montre les rares opportunités d’émancipation pour les esclaves en métropole.
Face aux conditions difficiles et à la persistance de violences raciales, de nombreux esclaves tentent de fuir leurs maîtres en métropole. Les maîtres n’hésitent pas à les poursuivre, parfois en utilisant des lettres de cachet (ordres royaux permettant l’emprisonnement sans procès) pour les faire incarcérer. Certains aristocrates aident ces fugitifs, bien que ces cas restent rares dans les archives. La plupart des esclaves en fuite ou affranchis se regroupent dans la communauté noire parisienne, où ils trouvent un semblant de solidarité et de protection. Ces parcours illustrent les stratégies de résistance face à l’oppression.
Le XVIIIe siècle est marqué par l’intensification du commerce triangulaire, où la France joue un rôle majeur. Les esclaves déportés en métropole sont souvent des domestiques ou des serviteurs, mais leur statut juridique reste flou. Bien que le sol français soit théoriquement libérateur, des édits comme ceux de 1716 et 1738 permettent aux maîtres de conserver leurs esclaves en métropole sous prétexte de formation professionnelle ou de service. Ces lois montrent comment l’esclavage s’adapte aux réalités juridiques et économiques de l’époque, malgré les idées des Lumières qui prônent l’égalité et la liberté.
Julie Duprat, archiviste-paléographe et conservatrice des bibliothèques à Plaine Commune, est une spécialiste des parcours des esclaves et affranchis en France. Son livre *Casimir Fidèle. 1748-1796. Parcours d’un affranchi* (CNRS Éditions, 2025) retrace le destin de cet esclave devenu chef-cuisinier. Miranda Spieler, historienne spécialiste de l’histoire juridique et impériale de la France moderne, apporte une analyse des cadres légaux et des dynamiques sociales qui encadraient la vie des esclaves en métropole. Leurs travaux éclairent des parcours individuels souvent invisibilisés dans l’histoire.

