Esclavage, des histoires intimes : Retrouver la voix des personnes esclavisées
Les personnes esclavisées ont longtemps été considérées comme un ensemble indistinct uni par des expériences communes. Pourtant, malgré les lacunes des sources, il est possible de reconstituer des parcours individuels à travers des témoignages écrits ou oraux..
L’esclavage a souvent réduit les personnes concernées à un groupe homogène, effaçant leurs individualités et leurs parcours uniques. Pourtant, malgré des archives limitées ou biaisées, il est possible de reconstituer des histoires personnelles à travers des témoignages écrits ou oraux. Ces récits permettent de dépasser les généralisations et de redonner une voix à ceux et celles qui ont été réduits au silence par l’histoire officielle. Les sources disponibles sont souvent incomplètes, car produites par des institutions coloniales ou des sociétés ségrégationnistes, ce qui rend leur interprétation complexe et nécessite une approche critique.
Les archives écrites sur l’esclavage sont rarement neutres : elles reflètent les perspectives des pouvoirs coloniaux, marqués par des préjugés racistes. Par exemple, les documents administratifs ou judiciaires de l’époque décrivent souvent les personnes esclavisées comme des objets ou des êtres inférieurs, sans tenir compte de leur humanité ou de leurs résistances. Isis Labeau-Caberia, dans son livre Chères ancêtres. Contre-histoire des résistances féminines et anticoloniales (Grasset, 2026), souligne que ces sources nécessitent une lecture attentive pour déceler les silences, les omissions ou les distorsions. Elle propose une approche historique intuitive, combinant rigueur et imagination, afin de restituer la complexité des vies des personnes concernées.
Victorine Labeau, ancêtre d’Isis Labeau-Caberia, illustre l’histoire de l’esclavage et de ses suites en Martinique. Affranchie en 1840 à Saint-Pierre, elle incarne le passage d’un système esclavagiste à une période post-abolition (1848), marquée par l’arrivée de 25 000 travailleurs indiens sous le régime de l’engagisme. Ce système, proche de l’esclavage, visait à maintenir une main-d’œuvre bon marché pour les colons. Son parcours, comme celui de Cécé (ascendance indienne), montre la diversité des expériences et des héritages liés à l’esclavage, souvent méconnus.
Mary Prince, née en 1788 aux Bermudes britanniques, est l’une des rares femmes à avoir laissé un témoignage écrit sur son expérience de l’esclavage. Son récit, The History of Mary Prince, a West Indian Slave, Related by Herself (1831), décrit les violences subies dans les marais salants des îles Turques et Caïques, ainsi que sa quête de liberté en Angleterre, où l’esclavage n’existait pas. Son texte, publié avec l’aide d’abolitionnistes comme Thomas Pringle et Susanna Moodie, a joué un rôle clé dans la sensibilisation de l’opinion publique britannique. La loi d’abolition de l’esclavage y sera votée en 1833. Souria Adèle et Emma Sudour ont adapté ce témoignage pour le théâtre, en traduisant et en mettant en scène son histoire.
Entre 1936 et 1938, le *Federal Writer's Project* a collecté les récits de 2 300 anciens esclaves du Sud des États-Unis, alors âgés de 80 à 120 ans. Ces entretiens, publiés en français sous le titre *Sous le règne du fouet. Une histoire orale de l’esclavage aux États-Unis* (Ici-bas, 2026) par Elsa Quéré, offrent un éclairage unique sur le quotidien des personnes concernées : violences, exploitation, mais aussi solidarité et résistances. Cependant, ces témoignages ont été recueillis dans un contexte de ségrégation raciale (*lois Jim Crow*, 1877-1964), ce qui a pu influencer les réponses des interviewés et la transcription des récits. Malgré ces limites, ces archives restent une source précieuse pour comprendre l’histoire de l’esclavage.

