Sous la glace de l’Antarctique, ce bassin caché pourrait faire monter les océans de 3 à 4 mètres
Long de 1 400 km et large de 400, le bassin sous-glaciaire de Wilkes est la dernière terra incognita de l’Antarctique. Si sa glace venait à se déverser dans l’océan, les conséquences seraient catastrophiques et nous ne disposons d’aucune donnée fiable pour prédire quand cela pourrait survenir..
L’Antarctique est divisé en deux grandes régions glaciaires : l’Antarctique de l’Ouest, très étudié car vulnérable au réchauffement climatique, et l’Antarctique de l’Est, longtemps négligé par les scientifiques. Pourtant, cette dernière région subit aussi des pressions croissantes liées au climat. Le bassin sous-glaciaire de Wilkes, situé dans l’Antarctique de l’Est, est enfoui sous plus de 2 000 mètres de glace et repose sur un socle rocheux en dessous du niveau de la mer. Cette configuration le rend particulièrement exposé à l’intrusion d’eaux océaniques chaudes, un phénomène déjà observé pour les glaciers de l’Ouest. Une étude internationale publiée en septembre 2026 dans la revue Nature Reviews Earth & Environment, menée par 14 pays, révèle que ce bassin contient suffisamment de glace pour faire monter le niveau des océans de 3 à 4 mètres en cas de fonte complète.
Le bassin de Wilkes est particulièrement menacé en raison de sa topographie : son socle rocheux s’enfonce sous le continent, créant une pente rétrograde. Lorsque la glace recule, elle expose des sections plus épaisses à l’eau chaude, accélérant la fonte. Ce mécanisme forme une boucle de rétroaction positive : la fonte aggrave le recul, qui à son tour accélère la fonte. Actuellement, le glacier Cook, principal exutoire du bassin, déverse environ 40 milliards de tonnes de glace par an dans l’océan Austral. Cependant, les données sur cette région restent très limitées : aucun navire de recherche ne s’est approché à moins de 150 kilomètres de son front glaciaire, et aucune cartographie des fonds marins n’existe. Les scientifiques ignorent presque tout des conditions océaniques (température, courants, salinité) qui pourraient influencer la fonte future.
Des carottages sédimentaires réalisés en 2010 ont révélé que le bassin de Wilkes a déjà reculé de plusieurs centaines de kilomètres par le passé, notamment il y a 3 millions d’années (Pliocène moyen) et lors du Pléistocène tardif. Ces retraits se sont produits lorsque les températures antarctiques dépassaient les niveaux préindustriels d’au moins 2 °C pendant au moins 2 500 ans. Selon les projections du GIEC, un réchauffement de cette ampleur pourrait survenir entre 2070 et 2100. Matt King, professeur à l’Université de Tasmanie et auteur principal de l’étude, souligne que ces épisodes passés servent d’avertissement : la région nécessite une meilleure compréhension, mais peu de chercheurs s’y sont rendus. Les données disponibles sont trop lacunaires pour prédire quand la fonte pourrait s’accélérer.
Si le bassin de Wilkes venait à fondre, la montée des eaux menacerait des centaines de millions de personnes. Les grands deltas fluviaux comme ceux du Nil, du Gange ou du Mékong seraient en partie submergés, tandis que des métropoles comme Shanghai, Mumbai, Miami, New York ou Amsterdam deviendraient partiellement inhabitables. Les nations insulaires du Pacifique, comme Tuvalu, Kiribati, les Îles Marshall ou Tokelau, pourraient disparaître sous les eaux. Les auteurs de l’étude appellent à une campagne internationale urgente pour cartographier et observer cette région. Une telle opération nécessiterait l’intervention de plusieurs navires brise-glace pendant cinq à dix ans. Même dans le scénario le plus optimiste, les premières données exploitables ne seraient disponibles qu’à partir de la prochaine décennie, un délai considéré comme trop long face à l’urgence de la situation.

