Climat : Séparer adaptation et atténuation freine-t-il l’action ?
A-t-on eu raison de séparer adaptation et atténuation ? Mohamed_Hassan/Pixabay , CC BY L’ESSENTIEL Depuis les années 1990, on sépare l’atténuation, qui s’attaque aux causes des changements climatiques, et l’adaptation, qui vise à en prévenir les conséquences. Cette opposition demeure source de confusions et peut générer des maladaptations, c’est-à-dire des actions d’adaptation qui augmentent les gaz à effet de serre.
Depuis les années 1990, la lutte contre le changement climatique est divisée en deux grandes catégories d’actions : l’atténuation et l’adaptation. L’atténuation désigne les mesures visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES), comme la transition énergétique ou la protection des forêts, qui absorbent le CO₂. L’adaptation, introduite dans la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) en 1992, regroupe les actions destinées à limiter les impacts du réchauffement, comme la rénovation thermique des bâtiments ou la végétalisation urbaine. Cette séparation a été renforcée par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) à partir de 1995. À l’époque, le réchauffement climatique était perçu comme un problème technique isolé, et l’atténuation était considérée comme la solution prioritaire, comme en témoignent les Protocoles de Montréal (1987) ou de Kyoto (1997).
La distinction entre atténuation et adaptation génère régulièrement des confusions, même parmi les professionnels. Une étude menée en 2008 lors de l’élaboration du Plan Climat de Paris a révélé que des acteurs variés – chargés de mission, architectes, responsables environnement – peinaient à différencier clairement ces deux types d’actions. Ces difficultés persistent aujourd’hui, comme l’a souligné un consultant en adaptation climatique en 2024, qui a observé des confusions récurrentes entre réduction des émissions et adaptation. Par exemple, la végétalisation urbaine peut être présentée comme une action d’adaptation pour lutter contre les îlots de chaleur, mais aussi comme une mesure d’atténuation si elle favorise la capture de CO₂. Ces chevauchements freinent la mise en œuvre d’actions concrètes.
La séparation stricte entre atténuation et adaptation est de plus en plus remise en question, car elle ne reflète pas la complexité des enjeux climatiques. Les changements climatiques interagissent avec d’autres crises globales, comme la perte de biodiversité ou la pollution, rendant leur résolution bien plus complexe que prévu initialement. Le Giec a ainsi multiplié les définitions de l’adaptation dans ses rapports, passant de 14 en 2014 à 18 en 2022, reflétant cette évolution. Cette dichotomie peut aussi conduire à des maladaptations, c’est-à-dire des actions d’adaptation qui aggravent les problèmes, comme l’utilisation accrue de climatisation dans des bâtiments mal isolés, ce qui augmente les émissions de GES. Le concept de maladaptation a été introduit dès 2001 par le Giec et précisé en 2022.
Un exemple illustre ces ambiguïtés : la rénovation thermique d’un Ehpad peut être présentée comme une action d’adaptation pour protéger les résidents des canicules ou des grands froids, ou comme une mesure d’atténuation si elle réduit les émissions de GES grâce à une meilleure isolation. Ces deux interprétations coexistent, montrant que la frontière entre les deux catégories est poreuse. Le Giec qualifie ces actions de silencieuses, car elles échappent souvent aux politiques publiques tout en contribuant à l’adaptation. Ces exemples soulignent l’importance de repenser la manière de catégoriser les actions climatiques pour éviter les incohérences.
Face à ces limites, certains experts, comme Ian Burton, professeur retraité de l’Université de Toronto et pionnier des recherches sur l’adaptation, suggèrent d’abandonner la dichotomie atténuation/adaptation au profit d’une approche intégrée. Burton propose de regrouper toutes les actions sous le terme d’ajustements, une solution plus flexible et adaptée aux réalités locales. Cette approche systémique permettrait de mieux prendre en compte les interactions entre les différents enjeux climatiques et environnementaux. Elle éviterait aussi les maladaptations en intégrant dès la conception les objectifs de réduction des émissions et de résilience.
Pour dépasser les blocages liés à la séparation atténuation/adaptation, les auteurs de l’article plaident pour une approche systémique, qui considère le climat comme un élément d’un ensemble plus large de transformations globales. Cette vision implique d’intégrer les actions climatiques dans les politiques publiques locales sans se limiter à une catégorisation rigide. L’enjeu n’est plus seulement lexical, mais stratégique : il s’agit de favoriser des actions concrètes qui transforment les territoires et les activités pour les rendre durables face aux nouvelles réalités climatiques. Cette approche a déjà été adoptée dans certains plans climat locaux, où les actions sont évaluées en fonction de leur contribution globale plutôt que de leur appartenance à une catégorie précise.

