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Philosophie

Cinéastes-chercheurs à l’Université : combien d’articles vaut un film ?

AOC Media · mis à jour il y a 1 j

Alors que l’Université française ouvre des masters professionnalisants et dit reconnaître la recherche-création, ses comités de sélection continuent de tenir l’article pour seule preuve de recherche. Aux théoriciens les postes, aux praticiens les ateliers et la précarité des vacations : une asymétrie qui méconnaît ce que les formes filmiques savent penser – à l’heure où l’IA s’apprête, une fois encore, à transformer le cinéma.

Recherche-création et universités

L’article aborde une contradiction persistante dans les universités françaises spécialisées en études cinématographiques. Bien que ces établissements reconnaissent officiellement la recherche-création – une approche où la création artistique (comme le cinéma) est considérée comme un travail de recherche à part entière – les comités de sélection continuent d’évaluer les candidats principalement sur leur nombre de publications académiques. Cette asymétrie favorise les théoriciens (historiens, philosophes ou sociologues du cinéma) au détriment des praticiens (réalisateurs, cinéastes-chercheurs). Les premiers obtiennent des postes stables, tandis que les seconds se voient relégués à des missions précaires comme des vacations ou des ateliers. Les auteurs soulignent que cette situation ignore la valeur intellectuelle et scientifique des œuvres filmiques, qui peuvent tout autant contribuer à la recherche que les articles traditionnels.

Critères d'évaluation déséquilibrés

Les critères d’évaluation des universitaires en études cinématographiques restent ancrés dans une logique quantitative de publications. Un article scientifique est souvent considéré comme la preuve ultime d’une recherche rigoureuse, tandis qu’un film réalisé dans le cadre d’une thèse ou d’un projet de recherche est rarement valorisé à sa juste mesure. Pourtant, réaliser un film représente un investissement temporel et intellectuel comparable, voire supérieur, à celui nécessaire pour écrire un article. Par exemple, un long-métrage peut demander plusieurs années de travail, incluant l’écriture du scénario, la recherche de financements, le tournage et le montage. Les auteurs posent ainsi une question provocatrice : combien d’articles vaut un film ? La réponse implicite des comités de sélection semble être zéro, réduisant la création cinématographique à une activité secondaire, voire marginale, dans le parcours académique.

Recherche-création : une légitimité fragile

La recherche-création est un domaine encore perçu avec méfiance dans certaines institutions universitaires françaises. Historiquement, les artistes qui s’engagent dans des doctorats ou des projets de recherche-création ont été considérés comme suspects par une partie de l’académie, comme le souligne une référence citée dans l’article (Monneau et Villeneuve, 2007). Cette suspicion s’explique par une vision traditionnelle de la recherche, centrée sur l’écrit et la publication, qui peine à intégrer les formes artistiques comme des vecteurs de connaissance. Pourtant, des cinéastes comme Jean Painlevé, cité dans l’article, ont démontré que la création cinématographique pouvait être un outil puissant pour explorer des concepts scientifiques ou philosophiques, bien au-delà d’une simple illustration.

Temporalités incompatibles

Les temporalités de la recherche académique et de la création cinématographique sont radicalement différentes. Un article scientifique peut être rédigé et publié en quelques mois, voire quelques semaines, tandis qu’un film nécessite souvent plusieurs années de travail, de la conception à la diffusion. Cette différence de rythme pose un défi majeur pour les cinéastes-chercheurs, qui doivent concilier des exigences professionnelles contradictoires. Les auteurs soulignent que cette incompatibilité temporelle est rarement prise en compte lors des évaluations, où les candidats sont jugés selon des critères conçus pour des chercheurs en sciences humaines classiques. Pourtant, la lenteur inhérente à la création cinématographique peut aussi être un atout, permettant une réflexion plus approfondie et une exploration plus poussée des sujets abordés.

Enjeux de l'IA et avenir du cinéma

L’article évoque un contexte technologique en pleine mutation : l’intelligence artificielle (IA) est sur le point de transformer radicalement le cinéma, comme elle l’a déjà fait pour d’autres secteurs. Cette évolution soulève des questions sur la place des cinéastes-chercheurs dans l’université de demain. Si les comités de sélection continuent de sous-estimer la valeur des films comme travaux de recherche, les universités risquent de perdre une partie de leur pertinence dans un paysage culturel et technologique en pleine mutation. Les auteurs appellent à une réévaluation des critères d’évaluation pour reconnaître pleinement la recherche-création, sous peine de voir les universités françaises se couper d’une partie de la réflexion intellectuelle et artistique qui façonne la société contemporaine.

Ce que ça pourrait changer

Les auteurs de l’article, David Yon, Joseph Minster et Clément Schneider, illustrent leurs propos par leur propre parcours. David Yon est réalisateur, enseignant-chercheur et docteur en pratique et théorie de la création artistique et littéraire à l’Aix-Marseille Université. Joseph Minster est auteur, réalisateur et docteur en études cinématographiques au SACRe-PSL (Paris Sciences et Lettres), tandis que Clément Schneider est réalisateur, producteur, projectionniste et enseignant, également docteur en études cinématographiques au SACRe-PSL. Leurs profils montrent que la recherche-création est une réalité concrète, mais que son intégration dans le milieu universitaire reste inégale et souvent précaire.

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