Cinéastes-chercheurs à l’Université : combien d’articles vaut un film ?
L’Université française, en reconnaissant officiellement la recherche-création, semble ouvrir ses portes aux cinéastes-chercheurs. Pourtant, dans les faits, ces derniers restent cantonnés à des statuts précaires, tandis que les comités de sélection privilégient les publications académiques comme unique critère d’évaluation. Cette contradiction révèle une méconnaissance structurelle des formes filmiques comme vecteurs de pensée, alors que l’IA menace de redéfinir les frontières du cinéma. Le débat interroge moins la légitimité de la recherche-création que les mécanismes institutionnels qui la marginalisent.
Pourquoi les cinéastes-chercheurs sont-ils systématiquement désavantagés dans les recrutements universitaires malgré la reconnaissance officielle de la recherche-création ?
Le problème central réside dans la persistance d’un modèle évaluatif fondé sur la publication d’articles, incompatible avec les temporalités et les modalités de production d’un film. Les comités de sélection, héritiers d’une tradition académique, assimilent encore la recherche à l’écrit, réduisant ainsi la réalisation cinématographique à une activité périphérique ou à un simple complément de carrière, même lorsque celle-ci s’inscrit dans un cadre doctoral ou professionnel.
Quels sont les effets concrets de cette asymétrie sur les parcours des cinéastes-chercheurs en France ?
Les cinéastes-chercheurs se retrouvent relégués à des postes précaires, souvent limités à des vacations ou à des ateliers, tandis que les théoriciens du cinéma accèdent plus facilement à des postes stables de maître de conférences. Cette situation crée une fracture entre une recherche théorique valorisée et une pratique filmique déniée comme travail intellectuel, alors même que des masters professionnalisants en cinéma sont ouverts à l’université.
En quoi la reconnaissance institutionnelle de la recherche-création contraste-t-elle avec les pratiques réelles des comités de sélection ?
Bien que des thèses de recherche-création soient désormais qualifiantes pour des postes universitaires et que des masters dédiés existent, les jurys continuent d’évaluer les candidats selon des critères traditionnels. Cette dissonance entre le discours institutionnel et les pratiques concrètes révèle une résistance à considérer le film comme un objet de connaissance à part entière, malgré des travaux comme ceux de Jean-Louis Comolli soulignant que les formes cinématographiques sont des formes de pensée.
Quel rôle joue l’IA dans ce débat, et pourquoi est-elle mentionnée comme un enjeu supplémentaire ?
L’IA, en transformant les processus de création et de diffusion cinématographique, menace de rendre encore plus obsolètes les critères actuels d’évaluation de la recherche. Si les comités de sélection persistent à ignorer la valeur des films comme travaux de recherche, l’émergence de nouvelles formes de création algorithmique pourrait accentuer l’exclusion des cinéastes-chercheurs, déjà marginalisés par un système inadapté aux temporalités et aux enjeux contemporains du cinéma.
Ce que ça pourrait changer
Cette situation pourrait conduire à une désertification des départements d’études cinématographiques, où les praticiens, faute de reconnaissance institutionnelle, se détourneraient de l’enseignement supérieur pour se concentrer sur des milieux plus propices à leur travail. À l’inverse, une réforme des critères d’évaluation, intégrant la valeur heuristique des films, pourrait redéfinir les frontières entre recherche théorique et pratique artistique, et ainsi renforcer la légitimité des cinéastes-chercheurs au sein de l’université.

