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Géopolitique

Pourquoi le capitalisme n’arrive plus à penser un futur habitable ?

Le Grand Continent · mis à jour il y a 1 j

Une conversation sur la crise d’un modèle civilisationnel par l’auteur de The Alibi of Capital. L’article Pourquoi le capitalisme n’arrive plus à penser un futur habitable ? est apparu en premier sur Le Grand Continent..

Capital comme relation future

L’auteur Timothy Mitchell explique que le capitalisme ne se résume pas à une accumulation de richesses passées, mais repose sur une relation avec le futur. Dans son livre L’Alibi du Capital, il illustre cette idée avec la société par actions, une institution centrale du capitalisme moderne. Lorsqu’une entreprise vend des actions, elle vend en réalité un droit sur ses bénéfices futurs, estimés et actualisés dans le présent. Ces droits sont acquis à un prix réduit, comme une dette que l’avenir devra rembourser intégralement. Par exemple, une action vaut aujourd’hui la somme des bénéfices futurs qu’elle promet, diminuée par un taux d’actualisation. Cette logique transforme l’avenir en une ressource négociable, où les gains présents reposent sur l’exploitation des revenus à venir. Le capitalisme financier contemporain n’a pas inventé ce mécanisme, mais l’a systématisé, tout en le reliant à des infrastructures durables comme les chemins de fer ou les barrages.

Société par actions et dette

La société par actions est un exemple paradigmatique de cette logique de dette sur l’avenir. En vendant des actions, une entreprise transforme ses bénéfices futurs en actifs présents, vendus à un prix inférieur à leur valeur réelle. Ce mécanisme permet aux investisseurs d’acquérir des droits sur des revenus lointains, tout en réalisant un gain lorsque ces revenus se matérialisent. Par exemple, Uber a utilisé cette stratégie en subventionnant ses courses pour éliminer ses concurrents, espérant ensuite augmenter ses tarifs. Les bénéfices futurs de l’entreprise dépendaient ainsi de la destruction des alternatives existantes. Cette approche n’est pas nouvelle : elle remonte aux sociétés coloniales du XVIIe siècle, où des droits sur des ressources futures (comme les mines ou les plantations) étaient vendus à bas prix pour financer des projets coûteux. Le capitalisme financier contemporain a simplement étendu ce modèle à d’autres secteurs.

Infrastructures et longévité

Les infrastructures comme les chemins de fer ou les barrages illustrent comment le capitalisme exploite la longévité pour générer des revenus futurs. Au XIXe siècle, la construction des chemins de fer en Europe et en Amérique du Nord a été financée par des sociétés par actions, car ces infrastructures promettaient des bénéfices sur plusieurs décennies. Leur durabilité permet de repousser les revenus dans un futur lointain, ce qui réduit leur valeur présente (actualisation). Par exemple, les rails en acier duraient 30 ans au lieu de 12 mois avec le fer, rendant les investissements plus rentables. Cette assetisation (transformation en actif négociable) repose sur des processus non technologiques, comme le contrôle des coûts ou la destruction des concurrents. Les revenus futurs doivent couvrir non seulement les coûts d’exploitation, mais aussi la décote initiale, souvent transférée aux travailleurs (salaires bas) ou aux utilisateurs (prix élevés).

Sabotage et capitalisation

Le capitalisme ne repose pas uniquement sur l’innovation technologique, mais aussi sur des mécanismes de sabotage pour éliminer les alternatives et capter des revenus futurs. L’exemple d’Uber montre comment l’entreprise a affaibli les taxis locaux et les transports publics en subventionnant ses courses, avant d’augmenter ses tarifs une fois la concurrence éliminée. Ce processus ne dépend pas de nouvelles technologies, mais de la destruction systématique des options existantes. De même, les barrages en Égypte au XIXe siècle ont remplacé des systèmes agricoles traditionnels, plus résilients aux crues du Nil, par des cultures comme le coton ou la canne à sucre, mieux adaptées à la capitalisation. Ces transformations ont généré des coûts écologiques et sociaux, reportés sur les générations futures, tout en permettant aux investisseurs de réaliser des gains immédiats.

Égypte et capitalisation écologique

L’histoire des barrages en Égypte révèle comment le capitalisme a transformé des écosystèmes complexes en actifs simplifiés, au détriment de l’avenir. Avant les barrages, les crues du Nil fertilisaient naturellement les sols et permettaient plusieurs récoltes par an grâce à des puits souterrains (saqiya), où les poissons étaient piégés pour nourrir la population. Les barrages, construits à la fin du XIXe siècle, ont stoppé ces crues, rendant le pays vulnérable aux inondations et réduisant la diversité des cultures. Les nouvelles cultures (coton, canne à sucre) étaient mieux adaptées à la capitalisation, car leur production lente permettait une accumulation plus efficace des revenus futurs. Cependant, ces changements ont détruit des écosystèmes entiers, comme les poissons qui frayaient dans les champs inondés, et ont accru la vulnérabilité des sols. L’État et les marchands ont joué un rôle clé dans cette transformation, mais elle n’était pas motivée par une idéologie modernisatrice, comme le suggère James C. Scott, mais par la recherche de profits.

Ce que ça pourrait changer

Le capitalisme actuel peine à penser un futur habitable car il repose sur une logique de *capitalisation de l’avenir*, où les gains présents dépendent de l’exploitation des ressources et des revenus futurs. Cette approche transforme les infrastructures, les écosystèmes et même les sociétés en actifs négociables, vendus à prix réduit pour financer des projets coûteux. Les exemples des chemins de fer, d’Uber et des barrages en Égypte montrent que cette logique génère des coûts reportés sur les générations futures : salaires bas, prix élevés, destruction des alternatives, et dégradation écologique. Le capitalisme ne peut donc pas, par nature, intégrer les limites écologiques ou sociales, car sa survie dépend de la poursuite de cette accumulation. Pour penser un futur habitable, il faudrait rompre avec cette logique de dette sur l’avenir et repenser la valeur en dehors des mécanismes de marché.

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