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France Culture - Savoirs · mis à jour il y a 10 h

En écho à l'exposition "Auguste Bartholdi - La Liberté éclairant le monde" au Musée d'Orsay, le philosophe Mathieu Potte-Bonneville se demande comment, dans la grammaire de la fiction étatsunienne et le vertige des multivers, la statue de la liberté est devenue comme le nom propre du réel..

Exposition Bartholdi à Orsay

Mathieu Potte-Bonneville, philosophe et directeur du département Culture et création du Centre Pompidou, s’interroge sur la signification de la statue de la Liberté dans la culture populaire américaine. Son analyse s’inscrit dans le cadre de l’exposition Auguste Bartholdi - La Liberté éclairant le monde, présentée au Musée d’Orsay à Paris en septembre 2026. Cette exposition célèbre l’œuvre d’Auguste Bartholdi, sculpteur français à l’origine de la statue de la Liberté, offerte par la France aux États-Unis en 1886. Bartholdi a conçu ce monument comme un symbole universel de liberté et de démocratie, mais Potte-Bonneville explore comment cette statue est devenue bien plus qu’un simple monument : un repère identitaire pour l’Amérique, voire une sorte de nom propre du réel dans l’imaginaire collectif.

Deux scènes clés de fiction

L’auteur compare deux scènes emblématiques issues de fictions américaines séparées par près de 50 ans. La première scène provient du film La Planète des singes (1968), adapté du roman de Pierre Boulle publié en 1963. Dans cette scène finale, le personnage principal, Charlton Heston, découvre avec horreur que la planète sur laquelle il a atterri n’est autre que la Terre, mais une Terre post-apocalyptique où les singes dominent les humains. La statue de la Liberté, à moitié enfouie dans le sable, symbolise ce retournement : elle révèle que le monde dépeint est bien le nôtre, mais sous une forme méconnaissable. La seconde scène est tirée de la série The Man in the High Castle (2015), adaptée du roman de Philip K. Dick publié en 1962. Dans cette uchronie, les forces de l’Axe (Allemagne nazie et Japon impérial) ont gagné la Seconde Guerre mondiale et se partagent les États-Unis. La statue de la Liberté y est représentée avec un bras tendu en un salut nazi, illustrant une altération radicale de l’histoire. Ces deux exemples montrent comment la statue sert de repère pour ancrer ou bouleverser la réalité dans l’imaginaire fictionnel.

Statue comme repère absolu

Mathieu Potte-Bonneville avance que la statue de la Liberté fonctionne comme un index linguistique dans les récits américains. En linguistique, un index est un mot ou un symbole dont la référence dépend du contexte (par exemple, ici, maintenant, je). Cependant, la statue de la Liberté joue un rôle inverse : sa présence intacte signale un ici absolu, c’est-à-dire un monde réel et identifiable. Dans les fictions, si la statue est préservée, le récit se déroule dans notre monde ; si elle est altérée ou détruite, l’univers fictionnel s’en écarte radicalement. Potte-Bonneville suggère que la statue incarne ainsi une sorte de version originale (V.O.) du réel, toujours américaine par défaut. Cette idée repose sur l’hypothèse que, dans l’inconscient collectif, les États-Unis sont perçus comme le centre du monde, surtout dans les récits de science-fiction ou d’uchronie où des événements extraordinaires s’y produisent.

Multivers et grammaire fictionnelle

L’article explore comment la statue de la Liberté s’inscrit dans ce que les théoriciens appellent le multivers, c’est-à-dire l’idée d’une multiplicité de mondes possibles. Dans cette grammaire narrative, la statue agit comme un point fixe qui permet de distinguer le monde réel des univers alternatifs. Par exemple, dans La Planète des singes, la statue ruinée confirme que le film se déroule bien sur Terre, mais dans un futur dystopique. À l’inverse, dans The Man in the High Castle, la statue modifiée signale immédiatement que l’histoire prend place dans une réalité où l’histoire a divergé. Potte-Bonneville souligne que cette fonction sémantique est unique à la statue de la Liberté, qui dépasse son rôle de monument historique pour devenir un symbole métanarratif, capable de structurer l’identité même des récits.

Ce que ça pourrait changer

L’analyse de Potte-Bonneville s’inscrit dans un contexte culturel où les États-Unis dominent la production de fictions populaires, notamment dans les genres de la science-fiction et du thriller. La statue de la Liberté, en tant que symbole national et universel, est souvent réinvestie dans ces récits pour ancrer ou subvertir les attentes du public. L’exposition au Musée d’Orsay en 2026, centrée sur Bartholdi et son œuvre, offre un cadre pour réfléchir à la postérité de ce monument. Potte-Bonneville interroge ainsi la manière dont une œuvre artistique peut transcender son époque pour devenir un outil de pensée, notamment dans la façon dont elle structure les imaginaires collectifs. Son approche mêle philosophie, linguistique et analyse culturelle pour décrypter les mécanismes de la fiction.

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