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Les nourrices : une histoire méconnue de l'allaitement

France Culture - Savoirs · mis à jour il y a 52 min

Jusqu’au début du XXᵉ siècle, de nombreuses familles confiaient leur bébé à une nourrice pour qu’elle l’allaite. Ces femmes, pourtant indispensables à la survie des enfants, étaient souvent dévalorisées et victimes de nombreux stéréotypes..

Origines anciennes

La pratique des nourrices remonte à l’Antiquité, comme en témoigne le code babylonien d’Hammurabi (1750 av. J.-C.). Ce texte juridique mentionne explicitement les nourrices et prévoit des sanctions sévères en cas de négligence, comme la mutilation du sein pour une nourrice ayant causé la mort d’un nourrisson en ne l’allaitant pas suffisamment. À l’origine, le terme nourrice désigne simplement une femme qui allaite un enfant qui n’est pas le sien. Cette délégation de l’allaitement était déjà courante dans les sociétés anciennes, où l’allaitement était perçu comme une tâche physique et sociale, parfois jugée indigne des élites.

Massification en France

En France, le recours aux nourrices s’est massivement développé à partir du XVIIIe siècle, touchant d’abord les élites aristocratiques et bourgeoises, puis les classes populaires urbaines. Deux facteurs expliquent cette généralisation : d’une part, l’explosion des abandons d’enfants dans les villes, pris en charge par les hospices (établissements accueillant les enfants abandonnés), et d’autre part, l’évolution du travail féminin en milieu urbain, rendant l’allaitement difficile à concilier avec les emplois rémunérés. À cette époque, environ un tiers des enfants français étaient mis en nourrice, et jusqu’à deux tiers dans certaines grandes villes comme Paris. L’allaitement maternel restait indispensable, car les alternatives comme le lait animal étaient risquées en raison de l’absence de méthodes de stérilisation ou de pasteurisation.

Types de nourrices

Le terme nourrice recouvrait des réalités très différentes selon les milieux sociaux. Les nourrices sur lieu étaient employées directement dans les foyers bourgeois, où elles occupaient une place parfois privilégiée parmi les domestiques. À l’inverse, les nourrices à la campagne accueillaient les bébés chez elles, souvent pour des familles modestes. Avec la démocratisation de la pratique, les enfants étaient placés de plus en plus loin de leur famille : au début du XIXe siècle, des Parisiens confiaient leurs bébés jusqu’à 400 kilomètres de la capitale. Cette séparation pouvait durer deux ans, une durée courante pour l’allaitement à l’époque.

Stéréotypes et discriminations

Les nourrices étaient victimes de nombreux stéréotypes, souvent fondés sur des critères physiques ou régionaux. Par exemple, les femmes brunes étaient réputées pour avoir un meilleur lait que les blondes ou les rousses, et certaines régions comme le Morvan, la Bretagne ou la Normandie étaient perçues comme produisant un lait de meilleure qualité. Ces croyances s’expliquaient en partie par la présence de troupeaux de vaches laitières dans ces zones. Les médecins hygiénistes de l’époque croyaient aussi que le lait maternel pouvait transmettre des vices ou des qualités héréditaires. Ces préjugés avaient des conséquences concrètes, comme le choix des nourrices en fonction de leur apparence ou de leur origine géographique.

Rôle de l'État

À partir du XVIIIe siècle, l’État français a encadré le marché des nourrices pour lutter contre la mortalité infantile et favoriser la croissance démographique. Un registre des nourrices a été créé, imposant aux candidates un certificat de bonnes mœurs (attesté par un prêtre) et un certificat médical (pour écarter les maladies comme la syphilis). Les médecins examinaient même la consistance, la couleur et le goût du lait des nourrices potentielles. Ce système visait à garantir la survie des enfants, mais il était aussi marqué par des conditions de transport souvent déplorables, entraînant une mortalité infantile élevée. Des bureaux de placement publics, puis privés à partir des années 1820, organisaient ces transferts.

Critiques et controverses

La pratique des nourrices a été largement critiquée, notamment par les Lumières et des penseurs comme Jean-Jacques Rousseau, qui y voyait une trahison du devoir maternel dans son ouvrage Émile. Au XIXe siècle, les nourrices ont été accusées d’accroître la mortalité infantile, bien que cette théorie soit aujourd’hui nuancée : les enfants placés étaient souvent déjà vulnérables, et les mauvaises conditions de transport jouaient un rôle majeur. Des écrivains comme Émile Zola ont aussi dénoncé les conditions de travail des nourrices, bien que leurs descriptions reproduisent parfois les stéréotypes de l’époque. Par exemple, dans Fécondité (1899), Zola décrit une nourrice comme une « vache laitière au service des bourgeois ».

Ce que ça pourrait changer

Au XXe siècle, la pratique des nourrices a progressivement disparu en France. Plusieurs facteurs expliquent ce déclin : l’activité est devenue moins rentable économiquement, le travail des femmes a évolué, et de nouveaux modes de garde collectifs et à temps partiel sont apparus. Par ailleurs, l’invention de la pasteurisation puis la généralisation du lait en poudre ont offert des alternatives sûres à l’allaitement maternel. Cette transition a marqué un tournant dans la prise en charge de la petite enfance, ouvrant la voie à la création du statut d’*assistante maternelle*, reconnu comme une professionnelle de la petite enfance. Selon l’historienne Clyde Plumauzille, cette évolution a permis de repenser le travail nourricier sous une nouvelle forme.

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