Non, nos psys ne peuvent pas être automatisés !
En 2026, près d'un jeune sur quatre considère son chatbot comme un psy. Pourtant, ce phénomène ne date pas d'hier : dès 1966, ELIZA suscitait déjà un fort attachement émotionnel.
En 2026, une étude menée dans quatre pays européens (France, Allemagne, Suède et Irlande) révèle que près d’un jeune sur deux utilise une intelligence artificielle (IA) pour discuter de sujets personnels ou intimes. Parmi eux, 46 % considèrent leur chatbot comme un « psy ». Cette tendance s’inscrit dans une logique de disponibilité permanente, de coût réduit et d’absence de jugement perçu comme un avantage par les utilisateurs. Pourtant, cette automatisation de l’écoute et du soutien psychologique soulève des questions éthiques et pratiques. Les chatbots, comme les assistants vocaux ou les programmes de conversation, offrent une interaction en temps réel, 24 heures sur 24, sans limite de temps ni de patience apparente. Cependant, leur capacité à remplacer un professionnel de santé mentale reste très limitée, voire contre-productive dans certains cas.
En 1966, Joseph Weizenbaum, informaticien au Massachusetts Institute of Technology (MIT), crée ELIZA, le premier programme capable de simuler une conversation thérapeutique. Le principe est simple : l’utilisateur tape une phrase, et le programme analyse les mots-clés pour générer une réponse adaptée, comme « Parlez-moi de votre famille » si l’utilisateur mentionne « père » ou « mère ». Malgré sa simplicité, ELIZA provoque un phénomène inattendu : les utilisateurs lui attribuent des émotions et une humanité qu’elle ne possède pas. Weizenbaum lui-même est surpris par l’attachement émotionnel de sa secrétaire, qui lui demande de quitter la pièce pour discuter avec ELIZA en privé. Ce phénomène, appelé « effet ELIZA », désigne notre tendance à projeter des qualités humaines sur une machine, simplement parce qu’elle imite des réponses sociales. Il illustre à quel point les humains sont enclins à anthropomorphiser les outils technologiques, même rudimentaires.
Joseph Weizenbaum, bien que pionnier de l’IA, met en garde contre l’automatisation de la psychothérapie. Il souligne que le soin psychique repose sur une résonance humaine : le thérapeute doit pouvoir partager et interpréter non seulement les mots, mais aussi les silences, les non-dits et les émotions non exprimées. Contrairement à une machine, qui traite des données de manière algorithmique, un professionnel de santé mentale écoute ce qui n’est pas dit, aide à déceler les contradictions internes et accompagne le patient dans une démarche de remise en question. Weizenbaum insiste sur le fait que le corps et les émotions du thérapeute jouent un rôle clé dans la relation thérapeutique, ce qu’aucune IA ne peut reproduire. Pour lui, la psychothérapie ne se réduit pas à un échange de phrases, mais à une expérience partagée et transformative.
L’utilisation de chatbots comme substituts de psychologues comporte des dangers documentés. Plusieurs cas de « psychoses induites par l’IA » ont été rapportés, où des utilisateurs, notamment des jeunes, ont développé des délires ou des comportements autodestructeurs après des échanges répétés avec leur assistant virtuel. Aux États-Unis, des plaintes ont été déposées, dont certaines liées à des suicides de jeunes assistés par des IA. Ces logiciels, toujours disponibles et jamais contradictoires, peuvent enfermer les utilisateurs dans des spirales de rumination sans issue. À l’inverse, un thérapeute humain a la capacité de mettre fin à une séance, de contredire le patient ou de l’orienter vers une prise de conscience. La disponibilité illimitée des chatbots, souvent présentée comme un atout, devient alors un piège, privant les utilisateurs de l’espace nécessaire pour réfléchir et évoluer.
Soixante ans après ELIZA, le débat sur l’automatisation de la psychothérapie reste d’actualité. Les chatbots ne peuvent pas remplacer un professionnel de santé mentale, car leur fonctionnement repose sur des calculs et des réponses prédéfinies, sans compréhension réelle des émotions ou des contextes. Ils ne sont pas conçus pour analyser les silences, les contradictions ou les mécanismes de défense, éléments centraux d’une thérapie. De plus, leur absence de jugement, souvent perçue comme un avantage, peut empêcher une remise en question constructive. L’enjeu n’est donc pas de simuler un psy avec une IA, mais de protéger les utilisateurs des risques liés à ces outils, notamment en encadrant leur usage et en promouvant des alternatives humaines adaptées. La technologie peut compléter, mais jamais se substituer, à l’accompagnement humain dans le domaine de la santé mentale.

