Les nourrices : une histoire méconnue de l'allaitement
Longtemps reléguées au rang de figures marginales de l’histoire de l’allaitement, les nourrices incarnent en réalité un phénomène social et économique massif, dont les racines plongent jusqu’à l’Antiquité. Leur rôle, à la fois vital et controversé, révèle les tensions entre survie infantile, division genrée du travail et hiérarchies sociales, avant que les mutations du XXe siècle ne sonnent leur déclin. Cette pratique interroge moins son existence que les mécanismes qui l’ont rendue à la fois indispensable et méprisée.
Pourquoi le recours aux nourrices a-t-il atteint des proportions aussi élevées en France à partir du XVIIIe siècle, notamment dans les villes ?
Ce phénomène s’explique par un double mouvement : d’une part, l’explosion des abandons d’enfants, pris en charge par les hospices, et d’autre part, l’évolution du travail féminin en milieu urbain, rendant l’allaitement incompatible avec les revenus des ménages. Comme le souligne l’historienne Clyde Plumauzille, il était souvent plus rentable pour une famille de confier son enfant à une paysanne et de conserver le salaire de la mère que de sacrifier ce revenu pour l’allaitement, d’autant que les alternatives laitières étaient alors risquées sans stérilisation ni pasteurisation.
Comment l’État a-t-il encadré le « marché » des nourrices au XVIIIe et XIXe siècles, et quels étaient ses objectifs ?
L’État a institutionnalisé la pratique en créant des registres de nourrices, exigeant des certificats de bonnes mœurs et médicaux (notamment pour la syphilis), et en mettant en place des bureaux de placement, d’abord publics puis privés. L’objectif était double : réduire la mortalité infantile, alors élevée, et stimuler la croissance démographique. Les médecins procédaient même à des examens du lait, comme le goûter, pour valider l’aptitude des nourrices, illustrant une volonté de contrôle sanitaire et moral.
Quels stéréotypes pesaient sur les nourrices, et quelles en étaient les conséquences sociales ?
Les nourrices étaient victimes de classifications arbitraires, comme leur apparence physique (les brunes réputées meilleures laitières que les blondes) ou leur origine géographique (les Morvandelles ou Bretonnes jugées plus fiables), liées à des croyances pseudo-scientifiques sur la transmission des qualités par le lait maternel. Ces préjugés, renforcés par les hygiénistes, ont contribué à leur dévalorisation, malgré leur rôle crucial. Émile Zola, dans Fécondité, en a fait une critique sociale, tout en perpétuant certains clichés de l’époque.
Pourquoi la pratique des nourrices a-t-elle progressivement disparu au XXe siècle ?
Trois facteurs majeurs ont précipité son déclin : l’évolution des conditions économiques, rendant le métier moins rentable, l’apparition de nouveaux modes de garde collectifs et à temps partiel, et surtout l’avènement de la pasteurisation puis du lait en poudre, qui offraient des alternatives sûres à l’allaitement. Ces transformations ont ouvert la voie à une reconnaissance nouvelle des professionnelles de la petite enfance, comme les assistantes maternelles, marquant un tournant dans la prise en charge des enfants.
Ce que ça pourrait changer
Cette histoire des nourrices invite à interroger les rapports de pouvoir autour de la maternité et du care, où la délégation de l’allaitement a souvent servi des logiques économiques au détriment des femmes concernées. Elle soulève aussi des questions contemporaines sur la valorisation du travail nourricier, entre précarité et professionnalisation, dans un contexte où les enjeux de santé publique et d’égalité de genre restent prégnants.

