Un questionnaire de l’éducation nationale sur les violences sexuelles : un outil de repérage, mais peut-il vraiment entendre les enfants ?
L’ESSENTIEL En novembre, un questionnaire sur les violences sexuelles sera adressé aux élèves de la maternelle à la terminale. Conçu par le ministère de l’éducation comme un outil de repérage, peut-il libérer la parole des victimes ? Le problème se situe souvent au niveau de la réception de cette parole, disent les recherches sur le sujet.
En novembre 2026, le ministère de l’Éducation nationale français prévoit de soumettre un questionnaire anonyme ou nominatif à tous les élèves, de la maternelle à la terminale. Ce questionnaire vise à repérer les cas de violences sexuelles subies par les enfants. L’objectif affiché est de libérer la parole des victimes et d’améliorer leur prise en charge. Cependant, sa mise en œuvre soulève des questions sur son efficacité réelle. Le ministère présente cet outil comme une avancée majeure, mais des experts et des associations, comme la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), soulignent que recueillir une parole ne suffit pas : encore faut-il qu’elle soit entendue et prise au sérieux par les institutions.
La parole des enfants victimes de violences sexuelles est systématiquement remise en question en raison de leur statut social. Les adultes, y compris les professionnels, doutent souvent de leur crédibilité en raison de leur âge, de leur genre, de leur origine sociale ou de leur handicap. Ce phénomène, appelé injustice testimoniale par la philosophe Miranda Fricker, se manifeste par trois figures disqualifiantes récurrentes : « l’enfant menteur », « l’enfant qui se trompe » et « l’enfant influencé par des causes extérieures ». Par exemple, une adolescente dénonçant un viol peut être suspectée de mentir pour cacher une relation hors mariage, ou un jeune enfant peut être considéré comme incapable de comprendre les violences subies en raison de son immaturité cognitive. Ces stéréotypes freinent la protection des victimes.
Les institutions, comme l’Éducation nationale ou les services sociaux, jouent un rôle clé dans la réception de la parole des enfants. Elles détiennent un monopole de la production légitime de vérité, c’est-à-dire qu’elles décident quelles paroles sont crédibles et lesquelles ne le sont pas. Cependant, ces institutions sont souvent familialistes, privilégiant le maintien de la cellule familiale au détriment de la protection des enfants. Par exemple, un enfant qui continue d’aimer un parent violent peut être perçu comme moins crédible. De plus, les professionnels tendent à traiter chaque cas de manière isolée, sans voir les violences sexuelles comme le symptôme d’un rapport de domination généralisé entre adultes et enfants.
Un questionnaire scolaire, même bien conçu, ne peut à lui seul résoudre les problèmes de réception de la parole des enfants. Il peut amorcer une révélation en instaurant un temps spécifique pour parler, mais il ne garantit pas que cette parole sera entendue et prise au sérieux. Par exemple, un enfant peut révéler des violences dans le questionnaire, mais les professionnels pourraient ignorer son témoignage en raison des stéréotypes évoqués précédemment. Le questionnaire ne modifie pas non plus les structures institutionnelles qui favorisent le doute systématique. Ainsi, il ne suffit pas à transformer la manière dont les adultes perçoivent et protègent les enfants victimes de violences.
La Ciivise, dans son rapport public de 2023, souligne que les enfants parlent, mais que les adultes ne les protègent pas toujours. Pour améliorer la situation, elle recommande que le questionnaire soit accompagné de garanties strictes. Par exemple, il doit être validé par des experts et des associations avant sa généralisation. De plus, les professionnels doivent être formés pour éviter les biais de crédibilité et reconnaître les signes de violences sexuelles. Enfin, la Ciivise insiste sur la nécessité de créer un environnement sécurisé pour que les enfants osent parler, sans crainte d’être discrédités ou ignorés.
Le handicap, qu’il concerne la victime ou l’agresseur, complexifie encore la réception de la parole des enfants. Du côté de l’agresseur, la violence est souvent requalifiée en « absence de limites », ce qui déplace la responsabilité vers l’enfant, qui doit apprendre à se protéger. Du côté de la victime, son récit est interprété à travers le prisme de son handicap, effaçant parfois la violence subie. Par exemple, un enfant en situation de handicap mental peut voir son témoignage minimisé au motif qu’il ne comprendrait pas la gravité de la situation. Ces biais renforcent les inégalités et rendent encore plus difficile la protection des enfants vulnérables.

