Le nombre de décès chez les personnes itinérantes bondit, en particulier les femmes
De 2020 à 2024, au moins 400 décès de personnes sans-abri ont été recensés au Québec..
Entre 2020 et 2024, au moins 400 personnes sans-abri sont décédées au Québec, ce qui représente une augmentation de 182 % par rapport aux années précédentes. Montréal et l’Outaouais affichent les taux de mortalité les plus élevés par habitant. Ces chiffres proviennent uniquement des décès ayant fait l’objet d’une enquête du bureau du coroner, déclenchée en cas de circonstances floues. Cependant, ils sous-estiment la réalité, car les décès non examinés par le coroner ne sont pas comptabilisés. Pour pallier ce manque, une deuxième phase de recherche a été lancée en août 2026. Elle inclut un formulaire en ligne permettant à quiconque de signaler le décès d’une personne en situation d’itinérance, inspiré d’un système déjà en place à Toronto. L’objectif est d’obtenir un portrait plus précis et en temps réel de l’ampleur du phénomène.
Les personnes sans-abri ont une espérance de vie bien inférieure à la moyenne. Les hommes sans logement stable meurent en moyenne à 47 ans, contre 80 ans pour ceux ayant un toit, soit un écart de 33 ans. Chez les femmes, la différence est encore plus marquée : leur espérance de vie est de 42 ans en itinérance, contre 84 ans avec un logement stable, soit un écart de 42 ans. Ces données soulignent l’impact dévastateur de l’absence de logement sur la santé et la longévité. Les femmes sont particulièrement touchées, avec une augmentation des décès de 211 % entre 2020 et 2024, contre 175 % pour les hommes. Cette disparité s’explique en partie par les dangers accrus auxquels elles sont exposées dans la rue, comme la violence.
L’itinérance cachée désigne une situation où une personne vit temporairement chez des proches (famille, amis) par manque de logement stable. Contrairement à l’itinérance visible, elle est difficile à quantifier car les personnes concernées sont souvent difficiles à joindre. Environ 35 % des 400 décès enregistrés entre 2020 et 2024 concernaient des personnes en itinérance cachée, révélant une réalité largement sous-estimée. Les femmes représentent une part importante de ce groupe, car elles évitent souvent les refuges mixtes par crainte de violences. Les ressources d’hébergement existantes sont majoritairement conçues pour répondre aux besoins des hommes, ce qui ne correspond pas toujours aux attentes des femmes.
Les femmes en situation d’itinérance sont exposées à des risques accrus de violence, notamment dans les espaces publics et les refuges non adaptés. Leur méfiance envers les structures mixtes les pousse souvent à rester dans l’ombre, aggravant leur vulnérabilité. Les organismes communautaires comme Le Chaînon ou La Rue des Femmes constatent un manque criant de ressources adaptées. Par exemple, Le Chaînon reçoit plus de 2 300 visites par an, dont 1 600 distinctes de femmes, et doit refuser des bénéficiaires quotidiennement en raison de sa capacité maximale. Ces structures soulignent que les femmes qui y arrivent ont souvent épuisé toutes leurs ressources et n’ont plus d’espoir.
Les acteurs du milieu communautaire et de la santé publique réagissent avec consternation face à ces statistiques. Sonia Côté, PDG du Chaînon, confirme que ces chiffres reflètent la réalité observée sur le terrain, où les femmes en situation de précarité sont particulièrement fragilisées. De son côté, Louise Waridel, directrice clinique de La Rue des Femmes, exprime son choc en découvrant l’ampleur des décès chez les femmes suivies par son organisme, qui a perdu cinq bénéficiaires en deux mois. Ces décès, souvent liés à la violence ou à l’échec des systèmes d’aide, laissent des traces profondes dans les équipes et les communautés.
Léonie Archambault, chercheuse à l’Institut universitaire sur les dépendances et professeure associée à l’Université de Sherbrooke, souligne l’urgence d’agir. Elle insiste sur la nécessité pour le gouvernement de prendre en compte les données issues de cette recherche pour adapter les réponses aux besoins des personnes en itinérance. L’objectif est de mettre en place des actions de santé publique ciblées pour prévenir les décès évitables. Les chercheurs espèrent que ces nouvelles données permettront de mieux comprendre les causes de mortalité et d’orienter les politiques sociales et sanitaires vers des solutions plus efficaces.

