L’intolérance au lactose est en réalité la norme chez l’humain, mais le racisme, le gouvernement des États-Unis et les intérêts commerciaux en ont fait un trouble
L’ESSENTIEL Chaque organisme assimile le lait différemment et ne pas le digérer est la situation la plus couramment rencontrée à l’échelle mondiale. La consommation du lait est pourtant promue auprès de populations majoritairement intolérantes au lactose, en Asie par exemple.
L’intolérance au lactose est souvent perçue comme une anomalie ou une maladie, alors qu’elle représente en réalité la situation la plus courante à l’échelle mondiale. Environ deux tiers de la population humaine sont concernés, avec des variations selon les régions. Cette condition se manifeste par des symptômes comme des ballonnements, des nausées ou de la diarrhée après la consommation de produits laitiers. Pourtant, ce n’est qu’à partir des années 1960 que les scientifiques ont commencé à étudier sérieusement ce phénomène. Avant cette période, l’intolérance au lactose était considérée comme un état physiologique normal, commun à tous les mammifères adultes, à l’exception de certaines populations humaines. Par exemple, les personnes originaires d’Europe du Nord possèdent une mutation génétique qui leur permet de digérer le lactose toute leur vie, ce qui les rend minoritaires à l’échelle mondiale.
L’intérêt soudain pour l’intolérance au lactose est lié à un excédent de lait aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Les producteurs laitiers américains, incapables de vendre leur stock, ont convaincu le gouvernement de racheter ces surplus et de les distribuer, notamment dans les cantines scolaires et les programmes d’aide alimentaire. Cette stratégie a conduit à une consommation massive de lait par des populations non habituées à ce produit, comme au Japon et à Taïwan dans les années 1950. Beaucoup de ces personnes ont développé des symptômes d’intolérance, ce qui a poussé les scientifiques à mener des recherches. En 1966, une étude sur des détenus à Baltimore a révélé que les participants noirs avaient des taux plus faibles de lactase, l’enzyme nécessaire pour digérer le lactose. Les chercheurs ont alors interprété ces résultats comme un « défaut inné du métabolisme », partant du principe que la tolérance au lactose était la norme.
Ce n’est qu’au début des années 1980 que les experts ont reconnu que l’intolérance au lactose était un état physiologique normal, partagé par la majorité des humains adultes. Les scientifiques ont compris que la capacité à digérer le lactose après l’enfance était une exception, transmise génétiquement par les ancêtres européens du Nord. En 1981, un responsable des Instituts nationaux de la santé (NIH) aux États-Unis a officiellement déclaré que « l’intolérance au lactose est un état physiologique normal, commun à tous les animaux adultes, à l’exception de certains groupes ethniques et raciaux chez l’humain ». Cette prise de conscience a marqué un tournant, mais elle est restée largement méconnue du grand public, qui continue souvent à voir l’intolérance au lactose comme une pathologie à corriger.
L’histoire de l’intolérance au lactose illustre ce que l’auteure appelle l’impérialisme alimentaire : une vision où les régimes alimentaires occidentaux, riches en lait et en viande, sont considérés comme supérieurs et universellement adaptés. Dans les années 1950-1960, les scientifiques américains et européens ont promu l’idée que les régimes non occidentaux, souvent basés sur le riz ou d’autres céréales, étaient déficients. Par exemple, en 1959, le directeur du Bureau japonais de la nutrition a affirmé que les peuples consommateurs de riz étaient « résignés et passifs », suggérant qu’ils devraient adopter des régimes occidentaux pour s’améliorer. Cette vision a conduit à des politiques de distribution de lait dans des pays comme le Japon ou Taïwan, sans tenir compte des différences biologiques locales.
L’intolérance au lactose a été instrumentalisée pour renforcer des discours racistes. Certains groupes suprémacistes blancs ont utilisé une carte publiée dans la revue Nature pour présenter l’intolérance au lactose comme un signe de « faiblesse » chez les personnes non blanches. En 2017, des militants d’extrême droite ont perturbé une installation artistique antiraciste en renversant des cruches de lait, associant la consommation de lait à une identité blanche. Cette récupération politique montre comment une différence biologique a été transformée en marqueur de hiérarchie raciale. Pourtant, l’intolérance au lactose n’a aucun lien avec l’intelligence ou la valeur d’une personne, et ne devrait pas être utilisée pour alimenter des discours de supériorité.
Aujourd’hui, les experts s’accordent à dire qu’il n’y a aucune obligation de consommer des produits laitiers. Les régimes sans lactose peuvent tout à fait être sains et adaptés aux besoins individuels. Pourtant, de nombreuses institutions continuent de promouvoir la consommation de lait, comme le montre le *Guide alimentaire 2022* de la Société chinoise de nutrition, qui inclut un verre de lait sans mentionner que 90 % des Chinois Han sont intolérants au lactose. L’auteure souligne que la science a pathologisé une différence naturelle, contribuant à perpétuer des préjugés. Elle invite à accepter cette diversité comme une variation normale de l’espèce humaine, sans la considérer comme un défaut ou une maladie.

