L’intolérance au lactose est en réalité la norme chez l’humain, mais le racisme, le gouvernement des États-Unis et les intérêts commerciaux en ont fait un trouble
L’intolérance au lactose, souvent perçue comme une anomalie, est en réalité la condition majoritaire chez l’humain. Pourtant, son traitement comme une pathologie reflète moins une réalité biologique qu’un construit social, économique et politique. Cet article révèle comment des intérêts commerciaux, des politiques étatiques et des préjugés racistes ont transformé une diversité génétique en trouble médical, tout en imposant des normes alimentaires hégémoniques.
Comment l’intolérance au lactose est-elle passée du statut de norme biologique à celui de trouble médical ?
Dans les années 1960, des études menées sur des détenus noirs aux États-Unis ont interprété leur incapacité à digérer le lactose comme un « défaut inné », alors que cette condition était majoritaire dans le monde. Ce n’est qu’à partir des années 1980 que les scientifiques ont reconnu que l’intolérance au lactose était un état physiologique normal, sauf pour les populations d’origine européenne du Nord. L’invention du concept de « trouble » a servi à justifier la promotion massive des produits laitiers, malgré leur incompatibilité avec la majorité des organismes humains.
Quels acteurs ont joué un rôle clé dans la promotion du lait comme aliment universel ?
Les producteurs laitiers américains, confrontés à un excédent post-Seconde Guerre mondiale, ont convaincu le gouvernement des États-Unis d’écouler leurs stocks en les intégrant dans les cantines scolaires et les programmes d’aide alimentaire à l’étranger, notamment au Japon et à Taïwan. Cette stratégie, soutenue par des institutions comme les NIH, a imposé une vision normative du lait comme aliment sain, malgré son inadéquation avec une grande partie de la population mondiale.
En quoi l’intolérance au lactose illustre-t-elle un phénomène d’impérialisme alimentaire ?
L’impérialisme alimentaire désigne ici la tendance à considérer les régimes alimentaires occidentaux (riches en lait et en viande) comme supérieurs et universels, au détriment des pratiques locales. Les scientifiques et les autorités ont ainsi pathologisé des différences biologiques naturelles, comme l’intolérance au lactose, pour imposer des normes alimentaires hégémoniques. Ce phénomène s’inscrit dans une logique plus large de domination culturelle et raciale, où les corps non blancs sont jugés défaillants par rapport à une référence blanche.
Comment des mouvements suprémacistes blancs ont-ils instrumentalisé l’intolérance au lactose ?
Des groupes suprémacistes blancs ont récupéré des données scientifiques sur la tolérance au lactose pour promouvoir l’idée que les personnes non blanches étaient « faibles » ou « inférieures ». En 2017, des trolls ont perturbé des espaces en ligne en renversant des cruches de lait et en scandant des slogans néonazis, transformant une différence biologique en symbole de supériorité raciale. Cette récupération montre comment des concepts scientifiques peuvent être détournés pour servir des discours de haine.
Ce que ça pourrait changer
Cette remise en cause des normes alimentaires dominantes pourrait encourager une approche plus inclusive de la santé publique, où les différences biologiques ne sont plus perçues comme des pathologies. Elle invite aussi à interroger les mécanismes par lesquels des intérêts économiques et politiques façonnent notre perception du corps et de la normalité. Enfin, elle souligne l’urgence de déconstruire les préjugés racistes qui sous-tendent encore certaines classifications médicales.

