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Quand le régime de Mussolini faisait espionner un opposant par son propre frère

The Conversation France · mis à jour il y a 29 j

Attilio De Feo (1894-1982), peintre et photographe italien, antifasciste exilé en France. L’ESSENTIEL En accueillant son frère et son neveu chez lui, Attilio De Feo, antifasciste exilé à Paris, ignorait qu’il abritait deux mouchards à la solde de la police politique fasciste.

Un opposant trahi

Attilio De Feo, artiste peintre et photographe italien né en 1894, devient un opposant actif au régime fasciste de Benito Mussolini dès son exil à Paris en juillet 1932. Il milite contre le nationalisme et l'impérialisme colonial italien en envoyant des lettres et journaux hostiles à ses proches restés en Italie. En juin 1933, son nom est inscrit au Casellario Politico Centrale (CPC), une base de données créée par la police politique fasciste pour surveiller les opposants à l'étranger. Ce fichier centralise sa correspondance interceptée, les rapports d'espions et documente ses activités militantes. De Feo rejoint ensuite le mouvement Giustizia e Libertà, un groupe antifasciste fondé à Paris en 1930 par Carlo Rosselli, qui lutte contre la dictature mussolinienne.

La trahison familiale

En 1934, le frère aîné d'Attilio De Feo, Francesco Paolo, s'installe chez lui à Paris. Ce que l'opposant ignore, c'est que son frère a été recruté comme informateur par l'Organizzazione per la Vigilanza e la Repressione dell'Antifascismo (OVRA), la police secrète de Mussolini chargée de traquer les dissidents. Francesco Paolo est payé pour espionner Attilio et entraîne son fils, Domenico, dans cette mission. Pendant des années, ils fouillent ses papiers, surveillent ses relations et envoient des rapports réguliers à Rome. En janvier 1937, Domenico écrit directement à Mussolini pour dénoncer son oncle, le qualifiant de « reptile ». Ces rapports permettent aujourd'hui de reconstituer les activités d'Attilio De Feo.

Critique du fascisme

Depuis Paris, Attilio De Feo développe une critique radicale de l'idéologie fasciste. Dans une lettre de février 1937, il rejette l'idée d'une « italianité pure » promue par Mussolini, affirmant : « J'ai honte d'être italien » face à la dictature. Il se définit comme un internationaliste, considérant que les frontières sont des constructions artificielles imposées par des « voleurs ». Il condamne aussi l'impérialisme colonial italien, notamment la conquête de l'Éthiopie en mai 1936, qu'il qualifie de « plus honteuse victoire de l'histoire d'Italie ». Pour lui, cette guerre est une agression contre un peuple souverain, une « loi de la jungle ». Il prophétise que Mussolini sera perçu comme un « barbare » par l'histoire.

Prédiction historique

L'analyse des rapports de l'OVRA révèle qu'Attilio De Feo avait pressenti la chute de Mussolini. En mai 1937, un espion rapporte une de ses déclarations : la chute du Duce est « inéluctable et imminente », et sera suivie d'une dictature militaire dirigée par le maréchal Pietro Badoglio. Cette prédiction se réalise six ans plus tard, le 25 juillet 1943, lorsque le roi Victor-Emmanuel III destitue Mussolini et charge Badoglio de former un nouveau gouvernement. Les archives de la police politique, initialement destinées à étouffer la dissidence, préservent ainsi le témoignage visionnaire de De Feo.

Mémoire photographique

En juin 1937, Attilio De Feo devient le photographe officiel des funérailles nationales des frères Carlo et Nello Rosselli, leaders de Giustizia e Libertà, assassinés en France par des miliciens d'extrême droite sur ordre de Mussolini. Plus de 100 000 personnes participent à ce cortège à Paris, un événement qui structure la mémoire de la résistance antifasciste. Les clichés de De Feo, montrant des figures comme Emilio Lussu ou Silvio Trentin, capturent l'émotion collective et légitiment politiquement l'opposition au fascisme. Ce rassemblement, organisé malgré les risques, illustre l'engagement des exilés italiens pour défendre leurs droits démocratiques dans leur pays d'accueil.

Engagement pendant la guerre

Avec le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale en septembre 1939, Attilio De Feo radicalise son opposition. Dans une lettre d'octobre 1939, il exprime sa confiance dans la victoire des démocraties (France et Angleterre) et annonce la fin des dictatures totalitaires. Il critique sévèrement ses proches restés en Italie, les accusant d'avoir trahi leurs valeurs en soutenant le fascisme. Il qualifie les fascistes de « malhonnêtes, faux, menteurs et lâches ». Après l'Occupation de la France, il s'engage dans la résistance italienne autour de Toulouse, participant notamment à la prise du consulat d'Italie en 1944, qui devient un centre de lutte contre les réseaux fascistes.

Ce que ça pourrait changer

À la Libération, Francesco Paolo et Domenico De Feo sont démasqués comme informateurs de l'OVRA. Leurs noms figurent sur la liste noire des espions publiée le 2 juillet 1946 en Italie. Leur trahison familiale, orchestrée par le régime fasciste pour éliminer Attilio De Feo, a paradoxalement permis de préserver sa pensée et ses actions. Les archives policières, initialement conçues pour réprimer la dissidence, documentent aujourd'hui son engagement humaniste et visionnaire. L'historien Giuseppe Galzerano a exhumé ces documents, offrant un accès direct à la vie et à la pensée d'Attilio De Feo, malgré les tentatives du régime pour le faire disparaître.

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