Adèle Haenel : « À partir de ruines, j’ai retrouvé du sens – et , de temps en temps, l’expérience d’être vivante. »
Dans "Viser juste", Adèle Haenel fouille le passé traumatique d’un enfant fantôme, qui se révèle être son double fictionnel. Dans ce premier livre incisif et brillant, à la croisée du scénario et du vagabondage philosophique, et écrit en collaboration avec la chorégraphe Gisèle Vienne, la comédienne explore une méthode de survie grâce au jeu.
Adèle Haenel publie Viser juste, un ouvrage qui retrace son parcours personnel et artistique après avoir surmonté une période de grande souffrance. Elle y décrit une disparition intérieure liée à une violence pédocriminelle subie dans son enfance, suivie d’une reconstruction progressive. Le livre n’est pas seulement un récit de destruction, mais aussi une exploration de la réapparition de soi, notamment grâce au théâtre. Haenel y explique comment elle a retrouvé un sens à sa vie et des moments de vitalité après avoir traversé des épreuves traumatisantes. L’écriture du livre reflète cette reconstruction : elle adopte une structure complexe, avec des scènes scénarisées et des détours narratifs, pour éviter une linéarité trop directe et inviter le lecteur à une interprétation active.
L’actrice aborde dans son livre la question de la violence pédocriminelle et de son impact sur la perception de soi. Elle explique comment un enfant victime d’une agression peut être conditionné à nier ses propres émotions, notamment lorsque l’agresseur ou l’entourage utilise des mots comme « attention » ou « gentillesse » pour masquer la réalité. Haenel souligne que cette violence ne se limite pas aux actes physiques, mais inclut aussi une violence symbolique : l’invisibilisation de l’expérience vécue par la victime. Par exemple, elle critique le langage judiciaire, qui réduit l’agression à des mesures techniques (comme la distance entre l’agresseur et la victime) plutôt que de prendre en compte le vécu de l’enfant. Cette approche permet de comprendre comment la violence s’insinue dans les structures sociales et culturelles.
Le livre Viser juste se distingue par sa structure narrative non linéaire, inspirée du théâtre et du cinéma. Haenel y utilise des scènes scénarisées pour faire avancer le récit tout en laissant une place à l’interprétation du lecteur. Elle explique avoir développé cette capacité à visualiser des scènes en lisant, ce qui lui a permis de créer un texte fait de détours, de boucles et de reprises. L’objectif était d’éviter un récit monotone et de proposer une écriture imprévisible, où chaque phrase peut surprendre. Haenel compare cette structure à un slalom ou à une série de virages, avec des bascules constantes entre l’évocation de l’oppression et celle du possible. Ce choix reflète son parcours de reconstruction, où la frontalité n’était pas toujours accessible.
Haenel évoque dans son livre le déni comme une étape nécessaire avant de pouvoir affronter la vérité. Elle explique que, dans un premier temps, la frontalité était un luxe qu’elle ne pouvait pas se permettre, notamment parce que la vérité était trop insupportable à affronter directement. Elle compare ce processus à son travail d’actrice, où elle a souvent utilisé la fiction pour explorer des questions personnelles de manière indirecte. Le livre devient ainsi une forme de biographie dissociée, où la forme même du texte reflète cette distance nécessaire. Haenel insiste sur l’importance de la pudeur, tant pour elle que pour les lecteurs, et souligne que son ouvrage n’est pas une autobiographie au sens classique, mais plutôt une méthode de resubjectivation, c’est-à-dire un moyen de se réapproprier son propre récit.
L’actrice aborde dans son livre la question de l’abus de pouvoir et de la perte de l’innocence, sans jamais tomber dans le voyeurisme. Elle explique que la violence ne se limite pas aux actes spectaculaires, mais inclut aussi des formes de violence liminale (subtile et presque imperceptible), comme l’invisibilisation de l’humanité d’autrui. Par exemple, elle critique le langage judiciaire, qui réduit l’expérience vécue de la victime à des détails techniques, effaçant ainsi sa réalité. Haenel utilise aussi un humour féroce pour dénoncer l’arrogance des grands concepts philosophiques, comme le cogito de Descartes, qu’elle transforme en cogito du trauma pour souligner comment ces idées ont souvent été réservées aux hommes et ont effacé les autres points de vue.
Haenel propose dans son livre une sélection de ses rôles au cinéma, comme Naissance des pieuvres (2007), Suzanne (2013) ou Portrait de la jeune fille en feu (2019), tout en en omettant d’autres volontairement. Elle explique que ces choix reflètent une critique du rapport entre metteur en scène et actrice, où le travail de création est souvent capté par le réalisateur. Les rôles cités servent à illustrer un parcours artistique et personnel, où chaque personnage reprend des questions laissées en suspens par les précédents. Par exemple, dans Les Combattants (2014), elle incarne une survivaliste en colère, tandis que dans 120 battements par minute (2017), elle joue une militante d’Act Up-Paris luttant contre l’indifférence de l’État face à l’épidémie de sida.
Haenel explique que le théâtre lui apporte aujourd’hui ce que le cinéma ne lui donne plus. Elle ne critique pas le cinéma en tant que médium, mais son fonctionnement en tant qu’industrie et écosystème, où les rapports de pouvoir peuvent être oppressants. Au théâtre, elle retrouve un élan de vie qui a été détruit dans sa carrière cinématographique. Elle décrit le plateau de théâtre comme un lieu d’interrogation, où la distinction sociale et l’ordre cruel sont absents. Ce retour au théâtre est aussi une réinvention de sa joie d’être sur scène, une joie qu’elle avait perdue dans le contexte industriel du cinéma. Pour elle, le théâtre est un espace de liberté et de reconstruction, où elle peut explorer des questions personnelles et collectives sans les contraintes du système cinématographique.
Haenel revient sur l’incident des César en 2020, où elle a quitté la cérémonie en signe de protestation contre l’attribution du prix de la meilleure réalisation à Roman Polanski, accusé de viol. Dans son livre, elle décrit cette scène du point de vue d’une famille ordinaire regardant la télévision, plutôt que sous un angle héroïque. Elle explique que cette action a cristallisé un phénomène plus large de contestation et a créé une brèche dans l’indifférence collective. Haenel souligne que ce geste, bien que simple, a eu un effet contagieux et a permis à de nombreuses personnes de se mobiliser. Elle y voit une articulation entre individualité et collectivité, où une expérience personnelle peut devenir un symbole de résistance collective contre l’impunité.

