Filles ou garçons : le prestige des études n’influence pas leurs choix d’orientation de la même manière
Pourquoi choisit-on une filière universitaire plutôt qu’une autre ? Est-ce avant tout une question de débouchés professionnels et d’attentes salariales ? La recherche que nous publions dans la revue Formation et emploi montre qu’un autre facteur joue un rôle central : le prestige social associé aux professions. Mais ce prestige n’agit pas de la même façon auprès des filles et des garçons.
Les choix d'orientation universitaire ne dépendent pas uniquement des débouchés ou des salaires, mais aussi du prestige social associé aux professions. Une étude publiée dans la revue Formation et emploi analyse plus de 120 ans de données (1899-2022) sur les inscriptions en France dans deux filières prestigieuses : le droit et la médecine. Les résultats révèlent une différence majeure entre les trajectoires des filles et des garçons. Pour les garçons, ces deux filières fonctionnent comme des alternatives concurrentes : une baisse des effectifs en médecine s'accompagne souvent d'une hausse en droit, et inversement. Le prestige agit alors comme un instrument de gestion du risque social, le droit servant de filière de repli pour préserver un statut élevé. Chez les filles, en revanche, l'augmentation des inscriptions en médecine s'accompagne d'une progression parallèle en droit, suggérant un effet d'entraînement plutôt qu'une substitution. Le prestige devient ici un levier d'émancipation collective, favorisant la féminisation de l'enseignement supérieur.
L'étude montre que les mécanismes de régulation des filières prestigieuses, comme le numerus clausus en médecine (instauré en 1971), produisent des effets différents selon le genre. Chez les hommes, le numerus clausus agit comme une contrainte directe, poussant les étudiants à se réorienter vers d'autres filières prestigieuses, comme le droit, pour maintenir leur statut social. Chez les femmes, la dynamique est plus circulaire : l'augmentation des ambitions féminines dans une filière prestigieuse, comme la médecine, encourage d'autres femmes à viser des carrières longues et valorisées, comme le droit. Le prestige fonctionne alors moins comme un outil de concurrence que comme un signal collectif, légitimant et diffusant les aspirations scolaires. Ces mécanismes illustrent comment les dispositifs de sélection, même neutres en apparence, reproduisent des inégalités de genre sur le long terme.
Les chercheurs ont utilisé des modèles statistiques pour analyser les interactions entre les filières de droit et de médecine sur plus d'un siècle. Leurs travaux révèlent des mouvements cycliques comparables au modèle de la toile d'araignée (ou cobweb model), un concept des sciences sociales où les décisions prises aujourd'hui en réaction à une situation passée créent des déséquilibres futurs. Par exemple, lorsque le numerus clausus limite l'accès à la médecine, les étudiants ajustent leurs choix avec retard, en fonction des signaux perçus sur les débouchés et le prestige. Ces décalages génèrent des cycles de saturation et de désajustement, où les filières prestigieuses deviennent tour à tour saturées ou sous-peuplées. Les auteurs soulignent que ces phénomènes, bien que liés à des contextes historiques et institutionnels précis, se répètent génération après génération en l'absence d'une régulation anticipative.
Les résultats de cette étude soulignent l'importance d'intégrer les effets du prestige, du genre et des anticipations dans la régulation de l'offre de formation. Les dispositifs de sélection, même lorsqu'ils sont conçus pour être neutres, peuvent produire des effets genrés durables et reproduire des déséquilibres. Les auteurs appellent à une gestion plus anticipative des filières prestigieuses pour éviter la répétition des cycles de saturation et de désajustement. En France, où les données couvrent plus de 120 ans, cette approche pourrait permettre de concevoir un enseignement supérieur à la fois performant et plus équitable. La prise en compte des dynamiques de genre et des signaux collectifs apparaît comme une condition clé pour briser les schémas historiques de reproduction des inégalités.

