Lanceurs d’alerte en exil : pourquoi les business schools ont une responsabilité à assumer
Dénonçant les pratiques « hors cadre » des entreprises, les lanceurs d’alerte mettent en péril leur carrière professionnelle. Et s’ils devenaient enseignants dans les business schools ? Avant de prendre la parole, ils ont pu observer le fonctionnement et certains dysfonctionnements des entreprises, un savoir qui pourrait profiter aux étudiants.
Un lanceur d’alerte est une personne qui signale, de manière interne ou externe à son entreprise, des pratiques illégales, contraires à l’éthique ou dangereuses pour la société. Ces individus, souvent en poste dans des secteurs comme la finance, l’industrie ou les services, prennent des risques majeurs pour leur carrière et leur sécurité. Par exemple, Athol Williams, ancien associé du cabinet Bain & Company, a révélé en 2021 comment son employeur a affaibli l’administration fiscale sud-africaine pour faciliter la corruption. Son témoignage a conduit à l’exclusion de Bain des marchés publics en Afrique du Sud pendant dix ans et au Royaume-Uni pendant trois ans. Ces cas illustrent le courage nécessaire pour dénoncer des dysfonctionnements, mais aussi les conséquences dramatiques : perte d’emploi, exclusion professionnelle et parfois exil géographique.
Les représailles contre les lanceurs d’alerte sont multiples et souvent brutales. Selon des études académiques, elles incluent des avertissements, des rétrogradations, des intimidations, des mises au placard ou des licenciements. Ces mesures ne se limitent pas à une perte d’emploi immédiate : elles entraînent une rupture de la trajectoire professionnelle, une impossibilité de retrouver un poste stable dans le même secteur, voire un exil professionnel et social. Par exemple, Athol Williams n’a jamais pu retrouver un poste de consultant après avoir révélé le scandale. Un rapport du Défenseur des droits en France souligne que les dispositifs de protection restent insuffisants, malgré la directive européenne de 2019 qui encadre la protection des lanceurs d’alerte. Les représailles peuvent aussi prendre la forme d’une exclusion géographique, comme pour Williams qui vit désormais en exil en Angleterre.
Les business schools (écoles de commerce) sont des institutions qui forment les futurs dirigeants et managers des entreprises. Elles se présentent comme des acteurs clés pour promouvoir des valeurs comme l’intégrité, la responsabilité sociale et le leadership éthique. Pourtant, elles n’offrent que rarement un soutien concret aux lanceurs d’alerte, alors que ces derniers incarnent précisément les valeurs qu’elles prétendent défendre. Une étude récente portant sur 841 écoles de commerce accréditées dans le monde montre que les termes « intégrité » et « responsabilité sociale » apparaissent des centaines de fois dans leurs documents officiels. Cependant, ces institutions n’ont presque jamais proposé un emploi stable à un lanceur d’alerte, malgré leur sacrifice pour ces mêmes valeurs. Leur responsabilité est donc double : elles forment les futurs décideurs et devraient aussi offrir un refuge à ceux qui défendent l’éthique dans le monde des affaires.
Pour soutenir les lanceurs d’alerte, les auteurs de l’article s’appuient sur des concepts philosophiques. Hannah Arendt souligne que défendre les droits d’une personne ne suffit pas : il faut lui offrir un statut formel et une appartenance concrète, comme la citoyenneté ou un emploi. Emmanuel Kant propose une vision de l’hospitalité comme devoir d’accueil temporaire, permettant à l’étranger de se reconstruire sans être traité en ennemi. Cependant, cette approche reste conditionnelle. Jacques Derrida va plus loin en définissant une hospitalité véritable, qui implique d’accueillir l’autre sans condition de réciprocité et en acceptant que cette rencontre transforme l’institution elle-même. Pour les auteurs, cette hospitalité doit s’appliquer aux lanceurs d’alerte, dont la présence pourrait bousculer les certitudes des écoles de commerce.
Les écoles de commerce disposent déjà d’un outil adapté pour accueillir des lanceurs d’alerte : les postes de Professor of Practice (professeur praticien). Ces postes, créés pour accueillir des professionnels expérimentés, ne nécessitent pas obligatoirement un doctorat ni des publications académiques. Ils permettent de partager une expertise pratique avec les étudiants. Par exemple, Athol Williams est depuis 2023 le directeur académique de l’Oxford Advanced Management and Leadership Programme à la Said Business School. D’autres lanceurs d’alerte, comme Richard Bowen (Citigroup) ou Frances Haugen (Facebook), occupent des postes similaires dans des universités. Ces exemples montrent que cette solution est réalisable, mais elle reste marginale. L’objectif est de généraliser ces postes comme une politique institutionnelle, et non comme une exception.
Certains critiques estiment que recruter un lanceur d’alerte pourrait être une stratégie de communication, un simple argument marketing pour améliorer l’image d’une école. D’autres y voient une forme de complicité avec un système défaillant. Ces risques sont réels, mais les auteurs rappellent que les portes des institutions peuvent s’entrouvrir, comme le souligne Martin Parker dans son livre *Shut down the business school*. L’enjeu n’est pas de savoir si les écoles de commerce peuvent changer le monde, mais si elles peuvent, au minimum, offrir un refuge concret à ceux qui ont tout risqué pour défendre les valeurs qu’elles prétendent incarner. Cette démarche pourrait aussi les transformer, en les confrontant à des réalités qu’elles évitent souvent.

