Le musée sur ordonnance : comment nos pratiques culturelles deviennent un enjeu de santé publique
La « muséothérapie » gagne du terrain. Loic Manegarium/Pexels , CC BY L’ESSENTIEL Le 18 juin dernier, les instances européennes ont déclaré la culture priorité stratégique de l’Union européenne.
Le 18 juin 2026, le Parlement européen, la Commission européenne et le Conseil de l’Union européenne ont signé une déclaration commune faisant de la culture une priorité stratégique. Ce texte, intitulé «L’Europe pour la culture – La culture pour l’Europe», s’appuie sur douze principes clés, dont celui de considérer la culture comme un enjeu de santé publique. Cette décision s’inspire notamment du rapport Culture for Health, publié en 2023, qui met en avant les effets bénéfiques des pratiques culturelles sur la santé et le bien-être. La culture n’est plus seulement perçue comme un patrimoine ou un levier économique, mais comme une ressource pour la santé publique et la cohésion sociale. Cette évolution s’inscrit dans un mouvement plus large visant à intégrer la culture dans les politiques de santé, avec un accent particulier sur les neurosciences et les bienfaits des activités artistiques sur le cerveau.
La culture est désormais décrite comme un outil de soin, non pas en remplacement des politiques sociales ou sanitaires, mais comme un moyen de créer du bien-être par la participation collective. Le rapport Culture as Care, publié en juin 2026 par le réseau européen Culture Next, souligne que les espaces culturels favorisent les rencontres, la reconnaissance mutuelle et l’action collective, éléments essentiels pour la santé mentale et sociale. Ce rapport met particulièrement l’accent sur les jeunes, encourageant une approche qui reconnaît leur rôle actif dans la création culturelle, au-delà des cadres institutionnels traditionnels. L’objectif est de dépasser la simple démocratisation culturelle pour intégrer les pratiques culturelles comme un droit fondamental contribuant au bien-être.
En 2025, la Commission européenne a publié le rapport Culture and Health – Time to Act, qui propose de développer un écosystème de santé pour répondre à des défis sociosanitaires majeurs en Europe. Ces défis incluent le burn-out post-pandémique, le vieillissement de la population, l’isolement social, les conflits armés et l’augmentation des inégalités. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) avait déjà souligné en 2019, dans son rapport Quels sont les effets bénéfiques réels de la pratique des arts sur la santé et le bien-être?, que les activités artistiques activent simultanément l’engagement esthétique, l’imagination, les sens, les émotions et la cognition. Ces mécanismes déclenchent des réponses psychologiques, physiologiques, sociales et comportementales positives pour la santé, justifiant ainsi l’intégration de la culture dans les stratégies de santé publique.
Dès 2006, le Museum of Modern Art (MoMA) à New York a lancé le programme Meet Me at MoMA, proposant des visites interactives pour des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. En 2018, l’historienne de l’art Nathalie Bondil, alors directrice du Musée des beaux-arts de Montréal, a initié la prescription muséale, permettant à des médecins de prescrire des visites au musée pour des patients dont l’état de santé pourrait bénéficier de cette expérience. Ce concept, appelé muséothérapie, s’est ensuite diffusé en Europe, notamment en France, où des institutions comme l’Institut national du patrimoine (INP) ou l’École du Louvre intègrent désormais cette approche dans leurs formations. En France, le programme Culture à l’hôpital, formalisé dès 1999 et renouvelé en 2025, illustre cette volonté de promouvoir la santé par la culture.
Plusieurs initiatives en France et en Europe illustrent l’intégration de la culture dans les parcours de soin. À Montpellier, le dispositif L’art sur ordonnance lie le musée MoCo au service d’urgences psychiatriques du CHU. À Rennes, depuis 2022, une prescription médicale permet un accès gratuit à des lieux culturels comme La Criée ou le Musée des beaux-arts. Le musée Louvre-Lens a lancé en 2023 un programme de Louvre-Lens-Thérapie sur ordonnance médicale. Dans les Yvelines, un carnet de chèques permet aux soignants de prescrire des visites muséales pour des pathologies liées au stress ou à la douleur. Ces pratiques s’accompagnent d’une volonté de légitimation par la formation, comme en témoigne le diplôme universitaire Prescriptions culturelles : arts et santé, proposé depuis 2024 par l’Université Claude-Bernard Lyon 1.
Des études scientifiques commencent à quantifier les bienfaits des pratiques culturelles sur la santé. À Caen, une étude de l’Inserm, dans le cadre des Rendez-vous du Millénaire 2025, mesure les effets de la fréquentation muséale sur l’anxiété et le stress. Le projet européen ASBA (Anxiety, Stress, Brain-friendly museum Approach), mené par Annalisa Banzi de l’Université de Milano-Bicocca, a évalué 350 participants en enregistrant leur activité électro-corticale et via des questionnaires. Les résultats montrent une réduction de 25 % des niveaux d’anxiété et de stress perçus, ainsi qu’une amélioration du bien-être psychophysique. Ces données renforcent l’idée que la culture peut jouer un rôle actif dans la prévention et la gestion de troubles mentaux, tout en soulignant la nécessité de poursuivre les recherches pour affiner ces constats.
Malgré les résultats encourageants, des questions persistent sur les limites entre le champ artistique et le champ thérapeutique. Les sciences sociales soulignent que l’impact de la culture sur le bien-être varie selon les profils sociodémographiques et les représentations transmises dès l’enfance. Par exemple, une étude récente montre que l’influence familiale sur la perception des musées joue un rôle majeur dans la conversion de l’expérience culturelle en bien-être. De plus, l’expérience muséale ne se limite pas à la visite d’une œuvre : le trajet, les interactions sociales, les pauses ou les achats dans la boutique du musée contribuent aussi à l’effet global. Ces éléments invitent à repenser le rôle social du musée au-delà de sa fonction esthétique, tout en évitant de réduire la culture à une simple solution thérapeutique.

