Apocalypse et fins du monde
Et si le véritable danger n'était pas l'apocalypse annoncée, mais notre acceptation de son inéluctabilité ? Du technofascisme de Peter Thiel aux bunkers de milliardaires, le discours de la fin des temps paralyse toute imagination politique. Contre cet imaginaire de l'ennemi, il faut refuser de lui opposer « notre » apocalypse et lui préférer le combat pour une autre fin du monde, à l'école des cosmopolitiques des peuples de la terre.
L’article souligne que l’idée d’apocalypse domine de plus en plus nos imaginaires collectifs, au point de devenir une obsession. Des figures comme Peter Thiel, milliardaire et entrepreneur, associent des concepts religieux comme l’Antéchrist ou l’Armageddon à des discours modernes sur la fin des temps. Cette vision n’est pas isolée : elle s’étend à des penseurs comme Naomi Klein et Astra Taylor, qui analysent dans un article de 2025 une tendance inédite de « fascisme de la fin des temps ». Ce phénomène se caractérise par une attraction pour l’apocalypse, perçue comme une solution ou une issue inévitable. Le philosophe Pierre Dardot interroge ainsi : et si le vrai danger n’était pas l’apocalypse elle-même, mais notre résignation face à son caractère prétendument inéluctable ?
Peter Thiel, cofondateur de PayPal et figure de la Silicon Valley, incarne une forme de technofascisme où la technologie et une vision apocalyptique se mêlent. Selon lui, les prophéties bibliques comme l’Armageddon pourraient se réaliser sous une forme moderne, justifiant des préparations extrêmes comme la construction de bunkers par les plus riches. Cette idéologie n’est pas marginale : elle influence des cercles de pouvoir, notamment aux États-Unis, où des responsables politiques exploitent délibérément le fantasme apocalyptique pour mobiliser leurs soutiens. Naomi Klein et Astra Taylor soulignent que ce discours transcende les clivages de classe, unissant milliardaires et partisans de Donald Trump (mouvement MAGA).
Quinn Slobodian, auteur de Crack-Up Capitalism (traduit en français sous le titre Le Capitalisme de l’apocalypse), décrit un système économique où des « zones » libérées des règles démocratiques se multiplient. Ces zones, au nombre de plus de 5 400 aujourd’hui, sont créées par des milliardaires et des entreprises privées pour échapper aux contraintes collectives. Slobodian utilise la métaphore de la perforation pour illustrer cette érosion du « commun » : chaque nouvelle zone est un trou dans le tissu social, affaiblissant la démocratie. L’auteur suggère que ces initiatives, relayées par des gouvernements comme celui des États-Unis, pourraient mener à un « monde sans démocratie ».
Naomi Klein et Astra Taylor analysent dans leur article de 2025 comment le fascisme contemporain, sous une forme apocalyptique, parvient à unifier des groupes sociaux opposés, comme les milliardaires et les partisans de Donald Trump. Cette alliance contre les élites traditionnelles repose sur un discours commun de rejet des institutions démocratiques, perçues comme inefficaces ou corrompues. Le fascisme de la fin des temps se distingue ainsi par sa capacité à dépasser les clivages de classe, un phénomène que les deux autrices considèrent comme une caractéristique centrale de cette idéologie. Leur analyse met en lumière une stratégie politique où la peur de l’effondrement sert à justifier des mesures autoritaires.
Face à cette saturation des imaginaires par l’apocalypse, Pierre Dardot propose une alternative : plutôt que de céder à la résignation ou d’opposer une contre-apocalypse, il faut imaginer une autre fin du monde, inspirée des *cosmopolitiques* des peuples autochtones. Ces cosmopolitiques désignent des visions du monde où l’humain n’est pas au centre, mais s’inscrit dans un équilibre avec la nature et les autres êtres vivants. L’auteur invite ainsi à un combat politique pour une transformation radicale des rapports sociaux et environnementaux, plutôt qu’à une fuite dans des bunkers ou des idéologies de fin des temps. Cette approche vise à redonner du sens à l’action collective face aux crises contemporaines.

