Sauver nos mémoires de la toile numérique
Longtemps consignées sur papier, nos archives individuelles et collectives sont désormais numériques… et menacées par l’obsolescence matérielle, les propriétaires de logiciels ou les pouvoirs autoritaires. Pour lutter contre la fabrique de l’oubli et redonner de la matérialité à nos histoires, il est urgent d’imaginer un mouvement d’archivistes citoyen·nes.
En 1997, le bibliothécaire Terry Kuny a forgé le terme «Digital Dark Age» (ou «âge sombre du numérique») pour décrire un futur hypothétique où la majorité des informations numériques seraient perdues, comme lors du Moyen Âge européen où des savoirs antiques disparurent. Cette métaphore souligne un paradoxe : bien que l’humanité produise aujourd’hui une quantité inédite de données, leur conservation est extrêmement fragile. Les supports numériques (disques durs, serveurs, formats de fichiers) ont une durée de vie limitée, souvent inférieure à dix ans, et leur obsolescence technique ou commerciale rend leur préservation aléatoire. Contrairement aux tablettes d’argile sumériennes, lisibles après 5 000 ans, ou aux manuscrits médiévaux copiés par des moines, les données numériques risquent de s’effacer sans laisser de trace, faute de redondance physique ou de systèmes de sauvegarde pérennes.
L’oubli numérique n’est pas seulement une menace technique, mais aussi économique. Des entreprises comme Yahoo! ou Photobucket ont détruit ou séquestré des milliards de données pour des raisons commerciales. Par exemple, Yahoo! a fermé Geocities en 2009, un service d’hébergement web gratuit ayant hébergé 38 millions de pages créées entre 1994 et 2009. Ces pages, souvent personnelles ou artistiques, ont été effacées sans solution de récupération, privant l’histoire d’Internet d’un pan entier de sa mémoire. De même, Photobucket, plateforme d’hébergement d’images fondée en 2003, a rendu inaccessible en 2017 plus de 10 milliards d’images en imposant un abonnement annuel de 399 €. Ces exemples illustrent comment la logique du profit peut primer sur la préservation du patrimoine numérique, transformant l’oubli en modèle économique.
Le numérique a centralisé l’information sur des serveurs contrôlés par quelques acteurs privés, contrairement à l’ère pré-numérique où les savoirs étaient dispersés dans des bibliothèques, universités ou archives publiques. Cette centralisation pose un double problème : la dépendance à des entreprises souvent éphémères et la vulnérabilité face aux décisions unilatérales. Par exemple, la NASA a perdu une partie des données des missions Pioneer 10 et 11 (1972 et 1974) en raison de l’obsolescence des supports magnétiques. De plus, les États ou régimes autoritaires peuvent censurer ou supprimer des archives numériques, comme lors des autodafés nazis de 1933 ou des purges staliniennes, où les bibliothèques étaient des cibles privilégiées. La dématérialisation des données aggrave ainsi leur fragilité face aux pouvoirs politiques ou économiques.
La préservation numérique implique nécessairement un tri : toutes les données ne peuvent être conservées. Ce processus de sélection confie à une poignée d’archivistes, souvent financés par des institutions ou États, le pouvoir de décider ce qui mérite d’être sauvé. Alberto Manguel, dans Histoire de la Lecture (2000), souligne que «choisir, c’est donc exclure» : en sauvegardant certains documents, d’autres sont condamnés à l’oubli. Ce pouvoir est d’autant plus sensible qu’il peut être influencé par des intérêts politiques ou commerciaux. Par exemple, des régimes autoritaires pourraient privilégier la conservation de documents propagandistes au détriment de témoignages critiques, reproduisant ainsi les biais des bibliothèques du passé, comme celles d’Alexandrie ou de la Maison de la Sagesse de Bagdad, partiellement détruites au fil des siècles.
Face à cette menace, des solutions existent mais nécessitent une coordination internationale. Terry Kuny préconise le développement de matériaux durables pour les supports numériques et la création de systèmes de sauvegarde redondants, à l’image des moines copistes médiévaux qui recopiaient les textes pour les préserver. Des initiatives comme le *Geocities Archive* ou *Cameron’s World* montrent qu’il est possible de sauver des pans de l’histoire numérique en archivant des contenus avant leur disparition. Cependant, ces projets restent marginaux et dépendent de bénévoles ou d’outils libres. Sans une prise de conscience collective et des politiques publiques ambitieuses, l’humanité risque de perdre une partie irréversible de sa mémoire collective, comme le suggère le rapport fictif de l’Institut inter-galactique d’Archéocognition cité en introduction.

