Le dessin peut-il révéler qu’un enfant est victime d’abus sexuels ? Ce que disent vraiment les recherches
L’ESSENTIEL Les dessins produits par des enfants victimes d’abus sexuels contiendraient des indices graphiques spécifiques permettant de détecter ces violences. Les études solides sur le plan méthodologique ne valident pas cette hypothèse.
Une idée largement répandue suggère que les dessins d’enfants victimes d’abus sexuels contiendraient des indices graphiques spécifiques, comme des visages ombrés, des organes génitaux dessinés ou l’absence de mains sur les personnages. Cette croyance repose sur l’hypothèse que l’enfant exprimerait ainsi des traumatismes impossibles à verbaliser. Cependant, cette approche s’inscrit dans une tradition psychologique ancienne, notamment avec des figures comme Florence Goodenough dans les années 1920, qui a développé un test d’évaluation de l’intelligence via le dessin du bonhomme, ou Karen Machover après la Seconde Guerre mondiale, qui a interprété le dessin de la personne comme une projection de l’inconscient. Ces théories ont conduit à attribuer une valeur diagnostique aux détails graphiques, suggérant que certains traits trahiraient des abus sexuels.
L’idée que les dessins révèlent des abus sexuels est encore largement acceptée dans la pratique clinique, avec près de neuf psychologues sur dix estimant que les dessins d’une personne peuvent contenir des indices révélateurs selon une enquête citée dans l’article. Pourtant, cette croyance repose souvent sur un biais de confirmation : lorsque l’on sait qu’un enfant a subi des abus, on interprète son dessin comme reflétant cette réalité, même si les traits observés pourraient avoir d’autres explications. Par exemple, un enfant dessinant des organes génitaux pourrait simplement explorer son corps ou répondre à une curiosité naturelle. Ce biais réduit la fiabilité des interprétations et explique pourquoi certains dessins sont parfois présentés comme des preuves devant les tribunaux, bien que cela ne soit pas scientifiquement fondé.
Les études scientifiques les plus rigoureuses, utilisant des groupes de comparaison et des critères méthodologiques stricts, ne parviennent pas à valider l’hypothèse selon laquelle les dessins d’enfants abusés sexuels diffèrent significativement de ceux des autres enfants. Par exemple, une étude de 2013 menée par Andrea Lisi et ses collègues a analysé près de 70 indicateurs graphiques proposés dans la littérature, mais n’a trouvé aucun signe fiable permettant de distinguer les dessins d’enfants victimes d’abus de ceux d’enfants non victimes. Une revue systématique de la littérature, publiée en 2009, arrive à la même conclusion : les indicateurs graphiques proposés échouent à distinguer de manière fiable les enfants abusés des autres, produisant à la fois des faux positifs et des faux négatifs.
Les organes génitaux sont souvent considérés comme un indicateur potentiel d’abus sexuels, car ils apparaissent légèrement plus fréquemment dans les dessins d’enfants victimes. Cependant, leur présence reste très faible, touchant moins de 5 % des dessins dans les deux groupes (victimes et non-victimes). Cela rend cet indicateur peu fiable : un enfant pourrait dessiner des organes génitaux par simple curiosité ou parce qu’il en parle naturellement à la maison, tandis qu’un enfant victime pourrait ne pas les représenter. Ainsi, la présence ou l’absence de cet élément ne peut pas servir de preuve ou d’exclusion d’un abus, mais elle peut justifier une attention accrue de la part des professionnels.
Si le dessin ne permet pas de détecter des abus sexuels, il reste un outil précieux pour aider les enfants à exprimer des événements vécus, notamment des traumatismes. Des recherches montrent que les enfants qui dessinent tout en racontant un événement livrent des récits plus riches et détaillés que ceux qui ne dessinent pas, et ce, sans perte de précision. Cet effet facilitateur du dessin se maintient même plusieurs mois après l’événement. Dans le contexte des enquêtes sur les abus sexuels, le dessin, utilisé selon un protocole rigoureux comme le protocole NICHD (développé par le National Institute of Child Health and Human Development aux États-Unis), permet aux enfants de verbaliser des informations difficiles à exprimer. Le dessin n’est donc plus vu comme un test à interpréter, mais comme un médiateur de la parole.
Les connaissances scientifiques actuelles sont claires : aucun indice graphique dans les dessins d’enfants ne permet d’affirmer avec une fiabilité suffisante qu’un enfant a été victime d’un abus sexuel. Les études les plus solides, comme celle d’Andrea Lisi en 2013 ou la revue systématique de 2009, confirment que les différences entre les dessins d’enfants abusés et non abusés ne sont pas significatives. En revanche, le dessin possède une valeur reconnue comme outil d’aide à la communication. Son rôle n’est pas de révéler des traumatismes cachés, mais d’aider l’enfant à raconter son expérience. L’enjeu n’est donc pas d’interpréter le dessin, mais d’écouter ce que l’enfant exprime lorsqu’il dessine.

