Le dessin peut-il révéler qu’un enfant est victime d’abus sexuels ? Ce que disent vraiment les recherches
L’idée que les dessins d’enfants pourraient révéler des abus sexuels repose sur une croyance tenace, mais les données scientifiques les plus robustes en invalident la fiabilité. Si le dessin n’est pas un outil diagnostique, il conserve pourtant une utilité méconnue : celle de faciliter l’expression verbale des enfants, notamment dans des contextes où leur parole est essentielle. Cette dissociation entre mythe clinique et réalité empirique interroge les pratiques professionnelles et soulève des enjeux éthiques et juridiques majeurs.
Quelle est l’origine historique de l’interprétation des dessins d’enfants comme révélateurs de traumatismes ?
L’utilisation du dessin en psychologie remonte aux années 1920 avec Florence Goodenough, qui a développé un test d’évaluation de l’intelligence basé sur le dessin du bonhomme. Dans les années 1940, Karen Machover a ensuite popularisé l’idée que le dessin de la personne reflète l’inconscient, avec une grille d’interprétation psychanalytique des détails graphiques (yeux, mains, etc.) pour détecter des traumatismes, dont les abus sexuels.
Pourquoi les études méthodologiquement solides remettent-elles en cause l’hypothèse d’un lien entre dessins et abus sexuels ?
Les recherches rigoureuses, comme celle d’Andrea Lisi en 2013 ou une revue systématique de 2002, montrent qu’aucun signe graphique ne distingue de manière fiable les dessins d’enfants abusés de ceux d’enfants non victimes. Les indicateurs proposés (organes génitaux, visages ombrés, etc.) apparaissent aussi bien dans les dessins d’enfants non abusés, invalidant leur spécificité. Les biais de confirmation et l’absence de groupes contrôles dans certaines études expliquent cette persistance de l’idée fausse.
Quel est le rôle des organes génitaux dans les dessins d’enfants, et pourquoi leur présence ne constitue-t-elle pas une preuve d’abus ?
Les organes génitaux sont légèrement plus fréquents dans les dessins d’enfants abusés (moins de 5 % des cas), mais leur présence reste rare dans les deux groupes. Leur absence ne permet pas d’exclure un abus, et leur présence peut s’expliquer par des facteurs développementaux ou culturels (curiosité, éducation). Leur interprétation comme preuve est donc hautement risquée en termes de faux positifs et négatifs.
En quoi le dessin peut-il être utile dans la prise en charge des enfants victimes de violences, malgré son incapacité à révéler un abus ?
Le dessin agit comme un médiateur de la parole : il aide les enfants à raconter des événements vécus en réduisant leur anxiété et en enrichissant leurs récits, sans altérer leur précision. Des protocoles comme celui du National Institute of Child Health and Human Development (NICHD) intègrent désormais le dessin comme outil d’entretien, notamment dans les enquêtes sur les abus sexuels, pour faciliter la verbalisation plutôt que pour interpréter le dessin lui-même.
Ce que ça pourrait changer
Cette remise en cause scientifique devrait inciter les professionnels à abandonner les interprétations diagnostiques des dessins, sources de faux positifs et de risques juridiques. Elle plaide pour une formation centrée sur l’écoute active et les protocoles validés, afin de préserver la fiabilité des signalements et la protection des enfants. Par ailleurs, elle interroge la place des croyances non étayées dans les pratiques cliniques et judiciaires, où la rigueur méthodologique doit primer sur les intuitions.

