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Économie

En Dordogne, des bergers sans terre rendent des services écologiques, mais cherchent leur modèle économique

Alternatives Économiques · mis à jour 5 oct.

L’été 2026, brûlant et sec, a rappelé tous les avantages écologiques et économiques du pastoralisme. Mais la reconnaissance financière manque, maintenant les éleveurs dans une situation fragile..

Bergers sans terre

Christelle Regnier et Stéphane, un couple d'éleveurs ovins en Dordogne, gèrent un troupeau de 400 brebis sans posséder aucun terrain. Leur activité repose sur le pastoralisme itinérant : leurs animaux pâturent sur 1 200 hectares de bois, anciennes vignes ou truffières, mis gratuitement à disposition par des propriétaires via une association foncière pastorale. Ce modèle permet de nourrir les brebis toute l'année en exploitant des zones non cultivées, comme les sous-bois ou les friches, où les animaux trouvent une protéine végétale (végétation) sans nécessiter de production agricole en amont. Contrairement à l'élevage traditionnel, cette méthode évite l'achat de fourrages ou de céréales pour l'engraissement des agneaux, réduisant ainsi les coûts et l'impact environnemental.

Atouts écologiques

Le pastoralisme itinérant offre plusieurs services écologiques peu reconnus économiquement. En Dordogne, où la forêt couvre près de 50 % du département, les friches et les zones non entretenues augmentent le risque d'incendies. Les brebis, en broutant ces espaces, réduisent la végétation inflammable, limitant la propagation des feux. Une étude en Sardaigne a montré que le pâturage dirigé diminue la longueur des flammes de 41 %, leur vitesse de 54 % et leur intensité de 68 %. Ces animaux aident aussi à contrôler des plantes invasives comme l'ambroisie, allergisante pour l'homme, ou à désherber des zones auparavant traitées aux produits chimiques. Malgré ces bénéfices, les éleveurs perçoivent peu de revenus pour ces services.

Résistance à la sécheresse

En 2026, l'été a été marqué par une sécheresse intense et des incendies en Dordogne. Pourtant, les bergers itinérants comme Christelle Regnier et Thérèse Kohler ont été les seuls à ne pas avoir eu besoin d'acheter du foin pour nourrir leurs troupeaux. Leurs brebis ont pu se nourrir dans les sous-bois et les friches, évitant ainsi les coûts supplémentaires liés aux fourrages. Nathan Morsel, géographe spécialiste des systèmes pastoraux économes, souligne que dans l'élevage traditionnel, il faut 100 kg de céréales pour engraisser un agneau de 40 kg en 5 mois, ce qui implique une grande surface agricole et une forte consommation d'énergie. Le pastoralisme itinérant se révèle donc plus résilient face aux aléas climatiques.

Modèle économique précaire

Le pastoralisme itinérant en Dordogne repose sur un modèle économique fragile. Les éleveurs comme Christelle Regnier et Thérèse Kohler perçoivent environ 5 000 € par an pour des prestations de pâturage sur des terres labellisées Natura 2000 ou gérées par le Conservatoire des espaces naturels de Nouvelle-Aquitaine, mais ces revenus restent insuffisants. Les aides de la Politique Agricole Commune (PAC) sont calculées en fonction de la surface exploitée, ce qui désavantage les bergers itinérants, qui n'ont pas de terres en propriété. Thérèse Kohler, par exemple, réalise un chiffre d'affaires de 16 000 à 20 000 € par an en vente directe, mais ses coûts de production s'élèvent à 25 000 € (carburant, assurances, cotisations sociales, frais de transformation). Sans les aides européennes, elle ne pourrait pas atteindre un revenu proche du SMIC.

Investissement et rentabilité

Pour démarrer leur activité, Christelle Regnier et Stéphane ont investi 40 000 € : 20 000 € pour l'achat des brebis, 10 000 € pour le matériel et 10 000 € de trésorerie. Cependant, la rentabilité reste limitée. Les animaux mettent plus de temps à grandir en raison d'une alimentation naturelle, et les agneaux ne s'inscrivent pas dans les circuits de commercialisation traditionnels. Thérèse Kohler vend ses produits directement aux consommateurs, ce qui est plus facile à 30 minutes d'une aire urbaine, mais plus complexe ailleurs. Malgré des clients réguliers, ses revenus ne couvrent pas ses coûts de production. Le modèle économique dépend donc largement des subventions et de la reconnaissance des services écologiques rendus.

Ce que ça pourrait changer

Les sécheresses répétées et les incendies pourraient mettre en lumière l'utilité du pastoralisme itinérant, notamment pour la prévention des feux de forêt. Cependant, la question de sa rémunération reste entière. Les éleveurs espèrent que les pouvoirs publics et les propriétaires terriens reconnaîtront davantage la valeur de leurs services écologiques, mais pour l'instant, les retombées économiques restent marginales. Nathan Morsel souligne que les aides de la PAC pourraient être révisées pour mieux prendre en compte les spécificités du pastoralisme. En attendant, les bergers continuent de travailler avec des revenus précaires, malgré les bénéfices environnementaux et sociaux de leur activité.

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