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Philosophie

Le travail du sexe en ligne : entre exploitation numérique et criminalisation

Contretemps · mis à jour il y a 8 j

À l’heure où la proposition de loi relative aux violences sexistes et sexuelles, discutée cette semaine, entend étendre certaines dispositions pénales aux services sexuels virtuels, Thierry Schaffauser analyse le télétravail du sexe comme un laboratoire du néolibéralisme numérique, où les aspirations à l’émancipation se heurtent à de nouvelles formes d’exploitation et de contrôle. L’article Le travail du sexe en ligne : entre exploitation numérique et criminalisation est apparu en premier sur Contretemps..

Transformation numérique du sexe

L’essor des plateformes numériques comme OnlyFans ou MYM a profondément modifié l’industrie pornographique et le travail du sexe en ligne. Ces plateformes permettent une autoproduction à domicile, offrant une apparente autonomie et sécurité aux travailleurSEs du sexe, notamment grâce au télétravail du sexe (TTDS) en webcam. Cependant, cette indépendance cache une réalité plus complexe : isolement, concurrence accrue et dépendance aux algorithmes des plateformes. Le modèle traditionnel de production centralisée, dominé par des studios comme Dorcel, a laissé place à une logique d’auto-entrepreneuriat atomisée, où les profits proviennent davantage de la distribution de contenus gratuits et de la publicité que de la vente directe. La crise du COVID-19 a accéléré cette transition, renforçant l’attrait du TTDS pour son absence de contact physique et sa flexibilité apparente.

Capitalisme et affects

Frédéric Lordon explique que le capitalisme moderne ne repose pas uniquement sur la contrainte physique, mais aussi sur l’enrôlement des affects. Il séduit les individus en leur promettant autonomie, créativité et liberté d’entreprendre. Shoshana Zuboff, dans son analyse du capitalisme de surveillance, montre comment les plateformes numériques extraient et monétisent les données comportementales des utilisateurICEes, transformant l’expérience humaine en ressource exploitable. Dans le TTDS, cette logique se manifeste par une individualisation extrême du travail, où chaque travailleurSE doit gérer seulE son image, ses horaires et sa rentabilité. Les affects, comme l’empathie ou l’intimité, deviennent des outils de production, reproduisant des dynamiques patriarcales où ces dispositions étaient traditionnellement attendues gratuitement des femmes.

Solitude et précarité

Le TTDS repose sur une chorégraphie de la solitude : le ou la travailleurSE se filme seulE chez elle, tandis que le client se masturbe seul devant son écran. Cette configuration, bien qu’exonérée des risques de violences physiques, isole davantage les travailleurSEs et les expose à une hyper-individualisation du travail. Contrairement aux formes traditionnelles de travail sexuel, où des solidarités et des espaces collectifs pouvaient émerger, le TTDS confine chacunE dans un marché saturé et concurrentiel. Les travailleurSEs doivent alors développer un personal branding constant, mobilisant tous les aspects de leur vie pour attirer l’attention. Cette précarité est renforcée par l’absence de protection sociale, de syndicats et de recours collectifs, les rendant vulnérables aux arbitraires des plateformes et des algorithmes opaques.

Proposition de loi controversée

L’article 25 de la proposition de loi dite « intégrale » vise à redéfinir le proxénétisme pour inclure le télétravail du sexe en ligne, notamment le TTDS en webcam. Jusqu’à présent, la jurisprudence française exigeait un contact physique pour qualifier le proxénétisme ou la prostitution. Cette extension, critiquée par des organisations comme le STRASS (Syndicat du Travail Sexuel), menace de criminaliser des activités consenties et déjà précaires. Elle risque de bloquer tout recours en droit du travail, en déplaçant les litiges vers le droit pénal. Les travailleurSEs du sexe pourraient ainsi perdre la possibilité de requalifier leur activité en salariat, de bénéficier de protections sociales ou de saisir les prud’hommes, tout en faisant face à des fermetures de comptes bancaires arbitraires et à une censure en ligne accrue.

Conséquences juridiques et sociales

L’adoption de cette loi aggraverait la précarité des travailleurSEs du sexe en les poussant vers la clandestinité et en favorisant l’émergence de plateformes étrangères peu régulées. Plutôt que de lutter contre les abus réels ou la grande précarité de ce secteur, l’État sécuritaire se transforme en censeur. Les travailleurSEs seraient privés de tout recours légal, tandis que les plateformes numériques, déjà peu scrupuleuses, pourraient imposer des conditions encore plus défavorables. Cette approche prohibitionniste, inspirée de lois comme FOSTA-SESTA aux États-Unis, nie l’agentivité des travailleurSEs et leur consentement, tout en invalidant leur travail comme activité professionnelle légitime.

Analyse féministe matérialiste

Les féministes matérialistes, comme celles étudiant le care ou le travail émotionnel, soulignent que l’économie du TTDS industrialise des dispositions traditionnellement attendues gratuitement des femmes, comme l’empathie ou l’écoute. Le documentaire TTDS de Carmina et Prune illustre comment cette économie repose sur une injonction genrée à la performance, où chaque travailleurSE doit mettre en scène sa vie privée pour attirer l’attention. Cette marchandisation de l’intimité reproduit des rapports de domination patriarcaux, tout en les adaptant aux logiques néolibérales. Le TTDS devient ainsi un laboratoire des mutations du capitalisme contemporain, où l’exploitation se masque derrière des promesses d’émancipation.

Ce que ça pourrait changer

Face à cette double peine — exploitation néolibérale et répression étatique — les organisations comme le STRASS appellent à une écoute des concernéEs et à la garantie de leurs droits fondamentaux. Plutôt qu’à une criminalisation accrue, elles plaident pour la reconnaissance du TTDS comme un travail nécessitant protection sociale, droits et voies de recours. L’urgence n’est pas à la moralisation, mais à la protection des travailleurSEs du sexe en ligne, dont l’activité, bien que transformée par le numérique, reste un travail à part entière. Cette reconnaissance permettrait de lutter contre la précarité et l’isolement, tout en offrant des alternatives aux plateformes opaques et aux lois répressives.

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