Notre mode de scrutin fonctionne-t-il encore?
«Le Devoir» fait le point avec des experts sur la distorsion électorale..
Lors des dernières élections au Québec, le Parti québécois (PQ) a remporté 59 sièges à l'Assemblée nationale avec seulement 28,02 % des voix exprimées. Cela signifie que moins d'un électeur sur trois a voté pour ce parti, mais il détient désormais la majorité des sièges (59 sur 125). Cette situation illustre une distorsion fréquente avec le système électoral actuel, appelé mode de scrutin majoritaire uninominal à un tour. Ce système favorise les partis qui arrivent en tête dans le plus grand nombre de circonscriptions, même si leur score global en voix est faible. Par exemple, la Coalition avenir Québec (CAQ) a obtenu 13,35 % des voix mais n'a élu aucun député, tandis que Québec solidaire (QS), avec 12,43 % des voix, a fait élire neuf députés. Cette distorsion avait déjà été observée lors des élections précédentes, comme en 2022 avec le Parti conservateur du Québec (PCQ), qui avait récolté 12,9 % des voix sans obtenir de siège.
Le mode de scrutin majoritaire uninominal à un tour fonctionne en divisant le territoire en circonscriptions. Dans chacune d'elles, le candidat ayant obtenu le plus de voix est élu, même s'il ne représente qu'une minorité des électeurs. Ce système ne tient pas compte du vote populaire total, ce qui peut conduire à des écarts importants entre le pourcentage de voix obtenues par un parti et le nombre de sièges qui lui sont attribués. Par exemple, en 1973, le Parti libéral du Québec avait obtenu environ 54 % des voix mais avait remporté 92,7 % des sièges, une distorsion bien plus marquée que celle observée en 2026. Ce mode de scrutin est souvent critiqué pour son manque de représentativité, surtout lorsque plusieurs partis obtiennent des scores significatifs, comme c'est le cas actuellement au Québec avec cinq partis politiques majeurs.
Plusieurs partis politiques au Québec avaient promis de réformer le mode de scrutin pour le rendre plus représentatif. En 2018, la Coalition avenir Québec (CAQ), Québec solidaire (QS) et le Parti québécois (PQ) avaient signé une entente en ce sens. Pourtant, la CAQ, une fois au pouvoir sous la direction de François Legault, a abandonné ce projet en 2021, le qualifiant de non prioritaire. Lors de la campagne électorale de 2026, Paul St-Pierre Plamondon, chef du PQ, a réitéré son engagement en faveur d'une réforme, mais les observateurs, comme Julien Verville, auteur d'un livre sur le sujet, restent sceptiques. Depuis des décennies, plusieurs gouvernements ont fait des promesses similaires avant de les abandonner, ce qui nourrit un sentiment d'injustice chez une partie des électeurs.
Deux experts, André Lamoureux (politologue à l'UQAM) et Julien Verville (professeur en sciences politiques), estiment que le contexte politique actuel ne favorise pas une réforme du mode de scrutin. Le Québec est dirigé par un gouvernement minoritaire, ce qui rend toute réforme incertaine et risquée. De plus, le système électoral actuel a tendance à produire des gouvernements majoritaires, même lorsque les partis n'obtiennent qu'une minorité de voix. Comme l'explique Julien Verville, « dans notre système parlementaire, la médaille d’or politique, c’est d’être un gouvernement majoritaire, et quel mode de scrutin fabrique des gouvernements majoritaires avec des minorités de votes ? Le nôtre ». Les électeurs pourraient également se désintéresser rapidement de cette question, une fois les élections passées, au profit d'autres enjeux comme l'économie ou la santé.
Malgré les distorsions évidentes, les experts estiment que la situation actuelle n'est pas la pire jamais observée au Québec. André Lamoureux rappelle que des écarts encore plus importants se sont produits, comme en 1973. Cependant, la multiplication des partis politiques avec des scores significatifs (PQ, CAQ, QS, Parti conservateur, etc.) amplifie les distorsions entre le vote populaire et la représentation parlementaire. Pour que la réforme du mode de scrutin devienne une réalité, il faudrait que les citoyens maintiennent la pression sur les partis politiques, en intégrant cette question parmi les priorités politiques, au même titre que l'éducation ou la santé. Sans une mobilisation durable, les promesses de réforme risquent de rester lettre morte, comme par le passé.

