«Vivre sans bonheur et n’en point dépérir» : hommage aux seconds rôles
L’écrivaine française Véronique Ovaldé fait une première incursion en autofiction dans son nouveau livre..
Véronique Ovaldé, autrice française primée notamment par le prix Renaudot des lycéens 2009 et le Goncourt de la nouvelle 2024, publie un nouveau roman intitulé Vivre sans bonheur et n’en point dépérir. Il s’agit de sa première incursion dans l’autofiction, un genre littéraire où l’autrice mêle réalité et fiction pour raconter sa propre vie ou celle de ses proches. Contrairement à ses précédents ouvrages centrés sur des femmes en fuite ou des mères protectrices, ce livre explore le parcours d’une femme ayant choisi de rester malgré les épreuves : sa propre mère. Ovaldé explique que ce récit s’est imposé à elle naturellement, bien qu’elle ait d’abord pensé que son père, personnage plus flamboyant, serait le sujet principal.
Le roman retrace la vie d’une mère, née dans la Picardie pendant la Seconde Guerre mondiale (vers 1941-1942), sauvée in extremis d’une mort certaine sur un trottoir. Élevée dans l’indifférence de ses parents, elle grandit entourée d’un soldat allemand et d’une fillette dont les parents avaient immigré en France. À 14 ans, elle quitte la campagne pour devenir domestique dans une maison bourgeoise près de Paris, où elle rencontre son futur mari, un homme jaloux, violent et contrôlant. Ce dernier lui interdit d’avoir des enfants, surveille ses déplacements et impose des règles strictes comme le port du chignon et des talons hauts. Malgré ces contraintes, elle parvient à protéger ses filles en les encourageant secrètement à lire des auteurs comme Philip Roth, Tennessee Williams ou Anaïs Nin, bien qu’elles idéalisent leur père plutôt que leur mère.
Véronique Ovaldé avoue avoir longtemps idéalisé une mère flamboyante et combative, mais elle reconnaît aujourd’hui l’admiration que lui inspire sa mère, décrite comme un roseau : une femme qui plie sans jamais rompre, malgré des décennies d’humiliation et de souffrance. L’autrice explore cette dualité en évitant à la fois la frustration de son adolescence et l’amour qu’elle porte à cette femme discrète et passive, entièrement dévouée au soin des autres. Pour réconcilier ces sentiments contradictoires, Ovaldé utilise la fiction pour réécrire certains événements de la vie de sa mère, imaginant des bifurcations — des chemins de vie alternatifs qui n’ont pas été empruntés. Elle souligne que ces réécritures lui ont permis de mieux comprendre les sacrifices de sa mère, dont la vie a été marquée par de nombreux ratages (événements non aboutis).
Véronique Ovaldé aborde également la question des transfuges de classe, ces personnes qui s’élèvent socialement mais gardent un lien complexe avec leurs origines. Elle explique avoir ressenti de la culpabilité dans son enfance face à ses parents, qu’elle jugeait alors trop modestes. Aujourd’hui, elle assume pleinement ses origines et refuse d’être réduite à une case sociale ou à un cliché. Elle critique les discours caricaturaux en France, où les individus sont souvent ramenés à leur milieu d’origine, notamment leur classe sociale. Pour Ovaldé, la vérité est bien plus nuancée, et réduire sa mère à une simple femme-sacrifice serait une erreur. Elle souligne que les femmes subissent de nombreux jougs (contraintes ou oppressions) : maternité, patriarcat, pauvreté ou culte du soin, qui les exposent davantage aux conséquences des changements climatiques, comme le montrent des études récentes.
À travers ce roman, Véronique Ovaldé rend hommage à l’héroïsme discret des femmes comme sa mère, qui survivent sans éclat mais avec une résilience remarquable. Elle critique les représentations actuelles du féminisme, souvent centrées sur des figures d’amazones ou d’émancipées, qui ne reflètent pas la réalité de toutes les femmes. Ovaldé souligne que les récents mouvements féministes ont provoqué un retour du bâton (réaction négative), avec une hausse du masculinisme et de l’anti-wokisme (mouvements opposés aux idées progressistes sur l’égalité des genres). Pour elle, le vrai courage réside aussi dans la capacité à persister malgré l’adversité, sans nécessairement être en colère ou en révolte permanente. Ce livre s’inscrit dans une réflexion plus large sur les structures sociales qui pèsent encore sur les femmes aujourd’hui.
Véronique Ovaldé participera à deux événements publics au Québec pour promouvoir son livre. Le 20 octobre à 18 h, elle s’entretiendra avec Claudia Larochelle à la librairie *Gallimard* à Montréal. Puis, le 22 octobre à 17 h 30, elle prendra part à un entretien animé par Mélissa Verreault dans le cadre du festival *Québec en toutes lettres*. Ces rencontres offrent l’opportunité de découvrir l’autrice et d’échanger sur son œuvre, qui explore des thèmes universels comme la résilience, les sacrifices et les complexités des liens familiaux.

