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«Fjord»: Cristian Mungiu et le refus de prendre parti

Le Devoir · mis à jour il y a 3 h

Le cinéaste roumain deux fois lauréat de la Palme d’or parle de son film primé qui dérange autant à gauche qu’à droite..

Cristian Mungiu et son film

Cristian Mungiu est un cinéaste roumain renommé, double lauréat de la Palme d’or à Cannes. Son dernier film, Fjord, a été récompensé par la Palme d’or, le Prix du jury œcuménique et le Prix de la critique internationale lors du Festival de Cannes. Le film aborde des thèmes sensibles comme l’immigration et la religion, ce qui a suscité des débats passionnés, voire des accusations contradictoires de partialité à gauche comme à droite. Mungiu insiste pour que l’entretien se fasse en français, évitant ainsi des pertes de sens dans la traduction. Le film s’inspire d’une affaire réelle ayant provoqué un scandale en Roumanie, en Norvège et à l’échelle européenne, jusqu’à la Cour européenne de justice.

L’histoire centrale du film

L’intrigue de Fjord suit Mihai, un Roumain, et Lisbet, une Norvégienne, tous deux évangélistes pratiquants, qui migrent en Norvège avec leurs cinq enfants. Leur mode de vie traditionnel entre en conflit avec les valeurs progressistes de la société norvégienne. Lorsque l’aînée de la famille présente une ecchymose à l’école, les services sociaux norvégiens retirent temporairement les enfants de leur garde pour enquête. Cette situation révèle les préjugés et les biais cognitifs des adultes impliqués, qu’ils soient du côté des parents ou des institutions. La Norvège applique une législation très stricte concernant la protection de l’enfance, ce qui ajoute une dimension particulière au récit.

Une fracture sociétale

Mungiu explique que Fjord illustre une fracture croissante dans les sociétés contemporaines entre deux visions du monde irréconciliables. Il s’appuie sur des exemples concrets comme l’élection de Donald Trump aux États-Unis, la montée de l’extrême droite en France ou les changements politiques en Italie. Le cinéaste se demande si les revendications de droite ne sont pas une réponse aux excès des idées de gauche. Son objectif n’est pas de trancher, mais de montrer cette division sans prendre parti. Il souligne que la démocratie ne consiste pas à imposer son point de vue, mais à tolérer ceux qui pensent différemment. Le film critique ainsi le fondamentalisme de la pensée, observable des deux côtés du spectre politique.

Neutralité et personnages

L’un des aspects marquants de Fjord est l’absence de jugement moral explicite. Mungiu adopte une posture de modérateur, présentant les points de vue des deux camps sans les condamner. Il insiste sur le respect des personnages, quels que soient leurs choix. Les enfants, par exemple, incarnent une forme d’ouverture et de dialogue, contrairement aux adultes enfermés dans leurs convictions. Le cinéaste affirme que son rôle est de donner la parole à tous, sans imposer son avis personnel. Selon lui, un film qui ne prend pas parti permet d’engager une conversation avec un public plus large, plutôt que de prêcher des convaincus.

Réactions et audace

La neutralité affichée par Mungiu a suscité des interprétations opposées dans la presse, notamment française. Certains critiques ont qualifié Fjord de « réactionnaire », tandis que d’autres y ont vu une œuvre nuancée. Mungiu reconnaît que défendre un point de vue neutre est difficile dans une société polarisée où chacun cherche à imposer sa vérité. Il évoque le phénomène de cancel culture, où l’expression d’opinions divergentes peut entraîner des représailles. Pour lui, le silence des individus ne fait pas disparaître leurs convictions, ce qui peut conduire à des surprises électorales. Le film encourage ainsi à oser s’exprimer pour mieux comprendre les frustrations et tenter de les apaiser.

Ce que ça pourrait changer

Le film *Fjord* est sorti en salles le 16 octobre. Il s’inscrit dans une période marquée par une montée des tensions politiques et sociales en Europe et en Amérique du Nord. Mungiu, connu pour ses films engagés comme *4 mois, 3 semaines, 2 jours* ou *Baccalauréat*, utilise des histoires réelles pour explorer des thèmes universels. Son approche, à la fois audacieuse et prudente, vise à provoquer un dialogue plutôt qu’à alimenter les clivages. Le cinéaste rappelle que la démocratie repose sur la capacité à écouter, même ceux avec qui l’on est en désaccord.

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