Michel Foucault, étudiant sous surveillance
En 1946, Michel Foucault étudie à l’École normale supérieure à Paris. Le jeune normalien a du mal à s'intégrer à l'école et souffre de l’oppression subie due à son homosexualité.
En septembre 1946, Michel Foucault, alors âgé de 20 ans, intègre l’École normale supérieure (ENS) à Paris. Cette institution prestigieuse, fondée en 1794, forme les futurs enseignants et chercheurs français. Foucault, originaire de Poitiers, se distingue par son apparence — cheveux courts et lunettes noires — et son surnom, Fuchs (renard en allemand), donné par ses camarades en raison de son visage anguleux et de son intelligence vive. À cette époque, la France se reconstruit après la Seconde Guerre mondiale, mais les esprits restent marqués par les traumatismes du conflit. Foucault, bien que peu engagé politiquement, se consacre entièrement à ses études, cherchant à exceller dans un environnement où la compétition intellectuelle est intense. Son objectif est de « briller », c’est-à-dire de se démarquer par ses performances académiques.
Dès son arrivée à l’ENS, Foucault ressent un profond malaise. La promiscuité avec ses camarades, dans une thurne (une chambre partagée), devient étouffante. Il se coupe progressivement des autres étudiants, se moquant d’eux ou les injuriant, ce qui lui vaut une réputation de personnage difficile et instable. Son comportement choque : un jour, il est retrouvé étendu par terre après s’être tailladé la poitrine avec un rasoir, et une autre fois, il poursuit un camarade avec un poignard à la main. Ces actes alimentent les rumeurs selon lesquelles il pourrait basculer dans la folie. Foucault est alors perçu comme un étudiant marginal, voire dangereux, par ses pairs.
En 1946, l’homosexualité est un délit en France, puni par une loi instaurée sous le régime de Vichy en 1942. Foucault, homosexuel, vit dans la clandestinité, fréquentant des bars et lieux de rencontre pour hommes gays, toujours dans la peur d’être découvert. Ces sorties nocturnes, où il se réfugie pour échapper à la pression de l’ENS, le plongent dans une souffrance accrue. De retour dans sa chambre rue d’Ulm, il reste prostré, rongé par la honte et le silence. À cette époque, la simple rumeur d’homosexualité dans le milieu universitaire aurait pu ruiner sa carrière naissante. Foucault ne peut partager sa détresse avec personne, ce qui aggrave son isolement.
En 1948, à 22 ans, Foucault fait une tentative de suicide après des années de souffrance. Alerté par la situation, son père, le docteur Paul Foucault, décide de l’interner à l’hôpital Sainte-Anne, un établissement psychiatrique parisien. C’est là que Foucault découvre pour la première fois l’institution psychiatrique, un environnement qui marquera profondément sa pensée future. À sa sortie, il obtient une chambre isolée dans l’infirmerie de l’ENS, ce qui l’éloigne encore davantage de ses camarades. Ces expériences, à la fois personnelles et institutionnelles, joueront un rôle clé dans l’élaboration de ses théories sur le pouvoir, la surveillance et la normalisation.
Foucault évoquera peu sa jeunesse dans ses écrits ou interviews. Lorsqu’il en parle, ses mots sont discrets, pudiques, voire silencieux. Pourtant, cette période de sa vie, marquée par la marginalisation, la souffrance et l’internement, a profondément influencé son œuvre future. Ses réflexions sur les mécanismes de contrôle social, la folie, la sexualité et le pouvoir trouvent en partie leur source dans ces expériences douloureuses. Bien que Foucault n’ait jamais explicitement lié sa biographie à sa philosophie, les spécialistes s’accordent à dire que son parcours personnel a nourri sa pensée critique sur les normes sociales et les institutions.

