L’Union peut-elle devenir une puissance sans capitalisme européen ?
Entretien fleuve avec l’économiste pionnier de la théorie de la régulation. L’article L’Union peut-elle devenir une puissance sans capitalisme européen ? est apparu en premier sur Le Grand Continent..
La théorie de la régulation est une approche économique qui étudie comment les conflits sociaux et politiques façonnent de nouveaux systèmes économiques. Elle repose sur cinq piliers, dont l’insertion internationale, définie comme l’ensemble des règles organisant les échanges entre un pays et le reste du monde (commerce, investissements, finance, migrations). Cette insertion est à double face : elle résulte de compromis internes et reflète aussi les rapports de force externes. Par exemple, après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont imposé le dollar comme monnaie centrale mondiale via les accords de Bretton Woods en 1944, structurant ainsi l’économie globale. L’insertion internationale n’est donc pas neutre : elle traduit des choix politiques et des hiérarchies entre nations.
Les États-Unis et la Chine illustrent deux modèles économiques apparemment opposés mais en réalité complémentaires. Après 1945, les États-Unis ont dominé l’économie mondiale en fixant les règles du commerce et de la finance, tandis que la Chine, depuis son adhésion à l’OMC en 2001, a basé sa croissance sur une ouverture économique massive pour compenser ses déséquilibres structurels (investissement élevé, consommation faible). Aujourd’hui, les États-Unis adoptent un discours protectionniste et interventionniste, alors que la Chine défend un multilatéralisme économique. Cette complémentarité, longtemps sous-estimée, a permis aux deux pays de bénéficier mutuellement de leur interdépendance, notamment dans les chaînes de valeur mondiales.
L’idée que tous les pays convergeraient vers un même modèle capitaliste, popularisée après la chute de l’URSS en 1991, est un mythe. Les régimes économiques varient selon les nations : les États-Unis misent sur l’innovation et la finance globale, la Chine sur une planification étatique couplée à des exportations, et la Russie sur l’exportation de ressources naturelles. La théorie de la régulation montre que ces différences reflètent des compromis sociaux et politiques internes, ainsi que des stratégies géopolitiques. Par exemple, la Chine combine un régime communiste avec un libéralisme économique, tandis que les États-Unis passent d’un libre-échange affiché à un protectionnisme croissant depuis les années 2010.
La Russie incarne une troisième configuration économique et géopolitique, fondée sur l’exportation massive de ressources naturelles, notamment l’énergie (pétrole, gaz). Cette stratégie lie étroitement son développement économique à son territoire, rendant le contrôle des ressources et des frontières un enjeu central. Contrairement aux États-Unis ou à la Chine, la Russie utilise la guerre comme outil de politique internationale, comme en témoigne l’invasion de l’Ukraine en 2022. Cette approche combine une vision impériale historique avec une dépendance économique aux exportations, expliquant pourquoi Moscou privilégie la force militaire pour défendre ses intérêts, perçus comme vitaux.
L’Union européenne (UE) fait face à des fragilités majeures dans un monde marqué par la rivalité sino-américaine. Sa construction, basée sur l’intégration économique (marché unique, euro) et la dépendance à l’OTAN pour sa sécurité, la rend vulnérable à plusieurs niveaux. D’abord, l’invasion de l’Ukraine en 2022 a révélé ses lacunes en matière de défense, dépendante du parapluie nucléaire américain. Ensuite, le protectionnisme croissant des États-Unis et la pression des exportations chinoises menacent son modèle économique. Enfin, ses divisions internes (énergétiques, industrielles, technologiques) affaiblissent sa capacité à agir comme une puissance unie. L’UE, conçue pour éviter les guerres, peine désormais à projeter sa puissance face à des acteurs plus assertifs.
La méthode de construction européenne repose sur la transformation des conflits politiques en questions juridiques, techniques ou réglementaires. Cette approche a permis des succès comme la suppression des barrières douanières ou la création de l’euro en 1999, présenté comme un outil technique plutôt que politique. Cependant, cette méthode montre ses limites face aux défis contemporains : impérialismes, intelligence artificielle, fragmentation commerciale ou enjeux militaires. L’euro, bien que critiqué pour son manque de dimension politique, reste une monnaie stable, mais l’UE peine à passer d’une logique d’intégration interne à une projection externe de puissance. Son incapacité à agir comme un acteur géopolitique unifié s’explique en partie par cette préférence historique pour le compromis juridique plutôt que pour l’affirmation politique.

