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Environnement

Contre la pédagogie des “petits gestes”

Terrestres · mis à jour il y a 27 j

Dans les programmes scolaires, l'écologie est la plupart du temps réduite à la promotion individualisante et dépolitisée des “petits gestes”. Pour son dernier livre, la philosophe et formatrice Irène Pereira s’appuie sur les différents courants de l’écologie sociale afin d’élaborer une pédagogie de l’action collective face aux injustices socio-écologiques.

Éducation et écologie

Depuis les années 1960, l’éducation à l’environnement en France s’est développée par vagues successives, passant de l’éducation relative à l’environnement dans les années 1960 à l’éducation à l’anthropocène après 2000. Ces programmes scolaires, souvent perçus comme interchangeables, reflètent en réalité des visions différentes de la crise écologique. L’autrice Irène Pereira souligne que ces approches privilégient généralement les petits gestes individuels (comme le tri des déchets) plutôt que les actions collectives ou politiques (comme la revendication de politiques publiques pour la gestion des déchets). Par exemple, l’augmentation de la taxe sur les produits énergétiques en France a déclenché le mouvement des Gilets Jaunes en 2018, illustrant les tensions entre mesures écologiques et justice sociale.

Inégalités environnementales

L’ouvrage d’Irène Pereira met en lumière les inégalités environnementales, c’est-à-dire les disparités d’exposition aux pollutions ou d’accès aux ressources naturelles entre différents groupes sociaux ou géographiques. Par exemple, les populations noires sont plus exposées aux nuisances environnementales que les populations blanches, tandis que les pays du Nord ont un accès plus facile aux aménités (espaces verts, air pur) que les pays du Sud. Ces inégalités sont souvent ignorées dans les programmes scolaires, qui se concentrent davantage sur des solutions individuelles que sur des transformations systémiques. L’autrice critique ainsi une approche dépolitisée de l’écologie, qui évite de questionner les rapports de domination coloniaux, patriarcaux ou capitalistes.

Trois courants écologiques

Irène Pereira identifie trois grands courants philosophiques en éducation environnementale, chacun proposant une interprétation différente de la crise écologique. Le premier, l’éco-humanisme, attribue la crise à l’hybris (l’excès) de l’humanité, notamment via la société de consommation apparue après 1945. Le deuxième, le post-humanisme, remet en cause les dualismes modernes comme nature/culture ou humain/non-humain, considérés comme à l’origine de l’oppression des vivants non humains. Le troisième, l’éco-socialisme, lie la crise écologique aux inégalités sociales et aux systèmes capitalistes et coloniaux, remontant au XVe siècle avec l’émergence de la plantation et de la monoculture sucrière à Madère.

Écopédagogie et Freire

L’écopédagogie, inspirée des travaux du pédagogue brésilien Paulo Freire, propose une approche radicalement différente des programmes scolaires traditionnels. Freire critiquait l’éducation bancaire, où l’enseignant transmet un savoir passif à des élèves, et défendait une pédagogie de la conscientisation fondée sur le dialogue et l’enquête collective. L’écopédagogie applique cette méthode aux questions environnementales, en présentant la crise écologique non comme un problème technique ou comportemental, mais comme une conséquence des rapports de domination coloniaux et patriarcaux. L’objectif n’est pas seulement de sensibiliser, mais de développer la capacité d’action collective face aux injustices socio-écologiques.

Limites des écogestes

Les programmes scolaires actuels encouragent souvent les petits gestes individuels (tri des déchets, extinction des lumières), mais ces actions ont un impact limité. Selon une étude de Carbon 4 (2019), les deux tiers à trois quarts de la consommation énergétique d’un individu dépendent des infrastructures industrielles (transports, chauffage, etc.), sur lesquelles les individus n’ont pas de contrôle direct. De plus, les statistiques montrent une décorrélation entre la conscience écologique et les pratiques réelles : les populations les plus aisées, qui ont le plus fort impact environnemental, sont aussi celles qui déclarent réduire le plus leur consommation. Cela soulève la question de l’efficacité de la sensibilisation individuelle dans la lutte contre la crise écologique.

Ce que ça pourrait changer

Irène Pereira ne rejette pas le rôle de l’école dans la transition écologique, mais propose de repenser son approche. Elle s’appuie sur Paulo Freire pour promouvoir un *empowerment* radical, c’est-à-dire le développement du pouvoir d’agir des citoyens contre les pouvoirs économiques et étatiques. Selon elle, l’école doit former les élèves à comprendre les mécanismes des injustices socio-écologiques et à s’organiser collectivement pour les combattre. Cela inclut des actions comme les grèves ou les marches, qui visent à exercer une pression citoyenne sur les États et les lobbies. L’autrice oppose cette vision à celle d’une éducation purement *sensibilisatrice*, qu’elle juge inefficace pour transformer les modes de vie.

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