Au fond de la forme
L’ascension du discours vertueux dans les entreprises contemporaines interroge moins leurs intentions que les mécanismes concrets par lesquels ces promesses morales s’incarnent — ou se heurtent — aux réalités du travail et de la gestion. À travers l’étude monographique de Décathlon, cet ouvrage révèle comment la vertu devient un dispositif de légitimation et de contrôle, tout en exposant les tensions entre éthique affichée et logique économique, entre engagement des salariés et contraintes managériales.
Comment Décathlon construit-elle son image d’entreprise « vertueuse » et quels dispositifs mobilise-t-elle pour cela ?
L’entreprise s’appuie sur un discours institutionnel mettant en avant des valeurs comme la responsabilité sociale, le bien commun ou la démocratisation du sport, tout en développant des politiques concrètes (RSE, fondations, programmes sociaux) et en façonnant une identité de salarié idéal, le « bon décathlonien », à travers des normes comportementales et des trajectoires professionnelles prescrites. Cette construction repose aussi sur des missionnaires — des cadres relayant ces principes — et sur des pratiques managériales qui transforment la vertu en compétence professionnelle et en critère de distinction entre les salariés.
Quels sont les effets de ce discours vertueux sur les salariés et leur rapport au travail ?
L’enquête montre que les salariés ne sont pas de simples récepteurs passifs : ils négocient, contestent ou s’approprient ces normes, révélant une fragmentation des engagements. Certains cadres incarnent la figure du « bon décathlonien » et mènent une « carrière vertueuse », tandis que d’autres y adhèrent sans conviction ou s’en écartent. La vertu fonctionne alors comme un outil de gouvernance, encadrant les conduites et limitant l’émergence de contre-pouvoirs, notamment syndicaux, au profit d’une « managérialisation » des relations sociales.
En quoi les « tactiques de la vertu » désignent-elles une stratégie économique déguisée ?
Les auteurs soulignent que la vertu n’est pas un simple habillage moral, mais un levier stratégique : elle permet de répondre à des enjeux réputationnels, de faciliter l’expansion internationale de Décathlon, ou encore de masquer des pratiques critiquables (comme le greenwashing ou les plans sociaux). La profitabilité reste l’objectif ultime, et la vertu devient un « plan de jeu » parmi d’autres pour atteindre cet objectif, révélant ainsi une tension structurelle entre éthique et croissance.
Quelles limites l’ouvrage identifie-t-il à l’entreprise « citoyenne » incarnée par Décathlon ?
L’étude révèle que le modèle de l’entreprise citoyenne se heurte à plusieurs écueils : une citoyenneté encadrée qui nie les contre-pouvoirs (syndicats, initiatives collectives), une fragmentation des engagements parmi les salariés, et des contradictions entre objectifs sociaux/environnementaux et impératifs économiques. Les promesses morales (comme la « démocratisation du sport ») se heurtent à la réalité d’une entreprise globalisée, où la rentabilité prime, réduisant la vertu à un « mythe » organisationnel.
Ce que ça pourrait changer
Cette analyse invite à repenser la RSE non comme un simple outil de communication, mais comme un dispositif de pouvoir qui façonne les comportements et limite l’autonomie des salariés. Elle questionne aussi la possibilité d’une entreprise véritablement citoyenne dans un système capitaliste, soulignant l’urgence de rééquilibrer les rapports de force internes pour donner un poids réel aux aspirations sociales et environnementales. Enfin, elle ouvre une réflexion sur les conditions d’une démocratie en entreprise, où la parole des travailleurs ne serait pas seulement encadrée, mais véritablement entendue.

