Pourquoi le RN revendique l’héritage gaulliste
L’ESSENTIEL Le Rassemblement national tente de capter l’héritage gaulliste, alors que son ancêtre, le Front national, est lié à des partisans de Vichy et de l’Algérie française. Le projet de référendum constitutionnel du RN épouse la posture gaullienne de refondation sociopolitique de la France.
Le Rassemblement national (RN), héritier du Front national (FN), tente aujourd’hui de s’approprier l’héritage politique du général de Gaulle, bien que son fondateur, Jean-Marie Le Pen, ait toujours été en opposition directe avec le gaullisme. Historiquement, le FN regroupait d’anciens partisans de Vichy et de l’Algérie française, ce qui rend cette récupération symbolique surprenante. Pourtant, depuis plusieurs années, des figures politiques comme Édouard Philippe ou Gabriel Attal, issus de la majorité présidentielle, font également référence au gaullisme, malgré des divergences idéologiques marquées. Cette tendance s’explique notamment par le prestige persistant de la figure de de Gaulle auprès des Français : selon une enquête Ipsos de 2026, une forte majorité des personnes interrogées lui vouent un grand respect, bien au-delà des clivages politiques.
Le RN cherche à normaliser son image en se réclamant de l’héritage gaulliste, une stratégie visant à effacer son passé controversé lié à l’extrême droite et à la colonisation. Cette captation d’héritage passe notamment par un projet de référendum constitutionnel, inspiré de la méthode gaullienne de 1962, où de Gaulle avait utilisé l’article 11 de la Constitution pour faire adopter l’élection du président au suffrage universel direct. Le RN propose d’utiliser ce même article pour constitutionnaliser des mesures comme le contrôle de l’immigration, la préférence nationale ou la primauté du droit français sur les normes internationales. L’objectif est de contourner un Parlement potentiellement hostile et de légitimer ces réformes par un appel direct au peuple, comme le faisait de Gaulle lors de ses référendums.
Le RN et d’autres forces politiques s’appuient sur le gaullisme pour répondre à une crise de confiance dans les institutions et une impuissance publique croissante, observable depuis 2017. Selon l’enquête Fractures françaises de 2025, 92 % des électeurs ayant voté pour Marine Le Pen en 2022 estiment que « c’était mieux avant », reflétant une nostalgie marquée. Le gaullisme, avec son volontarisme politique et son appel au peuple via des référendums, propose une alternative au macronisme, perçu comme un système inefficace et déconnecté. Le gaullisme originel combinait un présidentialisme précaire (soumis à l’approbation populaire), un État fort et souverain, ainsi qu’une politique étrangère indépendante, notamment face aux États-Unis et à l’URSS.
Le macronisme est présenté comme l’apogée de l’anti-gaullisme, car il a affaibli l’État en démantelant des institutions clés comme le corps préfectoral ou diplomatique, tout en fragilisant les services publics. Par exemple, les sapeurs-pompiers ont récemment appelé à la grève pour dénoncer leurs conditions de travail. De plus, la France a perdu son rôle d’arbitre international, notamment face aux géants du numérique (Gafam) et à l’intelligence artificielle, qui échappent à son contrôle. Le RN capitalise sur ce rejet du macronisme en se posant comme le défenseur d’un État fort et souverain, tout en évitant de préciser comment il financerait ses projets dans un contexte de dette publique représentant 117 % du PIB, soit plus de 3 500 milliards d’euros.
Le RN mise sur le gaullisme pour redonner une légitimité à l’action politique, mais cette stratégie se heurte à deux réalités majeures. D’abord, la dette publique, qui limite fortement la marge de manœuvre budgétaire : le RN devra soit réduire les dépenses publiques (au risque de mécontenter son électorat populaire), soit augmenter les impôts (ce qui pourrait aliéner les classes moyennes et supérieures qui le soutiennent). Ensuite, la souveraineté française est aujourd’hui largement illusoire, car la France ne maîtrise plus ni sa monnaie, ni sa politique militaire, ni sa technologie, ni même sa culture. Les centres de pouvoir se sont déplacés vers les grandes entreprises et les marchés financiers, rendant toute tentative de restauration d’une souveraineté totale improbable.
La société française a profondément changé son rapport au politique, privilégiant désormais des engagements plus individuels ou associatifs plutôt que militants. Selon des études du CEVIPOF, les Français font preuve d’un scepticisme croissant envers les institutions et les partis, avec un niveau de défiance record. Dans ce contexte, le RN, comme les autres forces politiques, doit composer avec une population qui considère le vote comme un outil ponctuel plutôt qu’un engagement durable. Cette évolution rend d’autant plus difficile la mise en œuvre de projets politiques ambitieux, comme ceux portés par le gaullisme, qui reposaient sur une mobilisation collective et une confiance dans l’État. Le RN, en misant sur le gaullisme, tente de répondre à cette défiance, mais son succès dépendra de sa capacité à concilier ses promesses avec les réalités économiques et sociales contemporaines.

