Réseaux sociaux : quand l’État contraint les jeunes plutôt que les plateformes
L’ESSENTIEL Sous l’impulsion d’Emmanuel Macron, l’État a multiplié les contraintes sur les jeunes utilisateurs de réseaux mais la régulation des plateformes reste faible. En censurant la loi sur l’interdiction des réseaux aux moins de 15 ans, le Conseil constitutionnel a reconnu une contrainte excessive sur les usagers.
En France, les jeunes sont massivement équipés de smartphones et utilisent quotidiennement les réseaux sociaux. Selon le baromètre numérique 2025 du CREDOC, 96% des 12-17 ans possèdent un smartphone et passent en moyenne trois heures par jour sur des plateformes comme Instagram, Snapchat ou TikTok. Ces applications ne servent pas seulement à communiquer, mais aussi à s’informer et à s’exprimer, devenant des interfaces d’accès privilégiées au web. Les réseaux sociaux remplacent progressivement les moteurs de recherche traditionnels, grâce à leurs algorithmes de recommandation. La recherche scientifique souligne à la fois les risques associés à ces usages (cyberharcèlement, exposition à des contenus violents) et leurs bénéfices, comme l’apprentissage informel, l’éducation à la citoyenneté ou la construction de l’identité personnelle.
Les géants du numérique, principalement américains et chinois, visent à capter l’attention des adolescents pour des raisons mercantiles, en utilisant des algorithmes de recommandation clivants, une modération quasi inexistante et des mécanismes addictifs comme le scrolling infini. L’État français, lui, cherche à concilier plusieurs objectifs : favoriser l’innovation technologique pour la croissance économique, renforcer la souveraineté numérique européenne et protéger les jeunes tout en les préparant à un monde où les réseaux sociaux dominent. Cette tension entre rationalités économique, géopolitique et éducative explique les hésitations de l’État dans sa régulation. Par exemple, Emmanuel Macron a soutenu des initiatives comme VivaTech pour attirer les investissements des Big Tech, tout en promouvant des lois européennes comme le Digital Services Act (DSA) et le Digital Markets Act (DMA) pour encadrer ces plateformes.
Depuis une dizaine d’années, l’État français a privilégié une régulation coercitive ciblant les jeunes plutôt que les plateformes. Plusieurs lois ont été adoptées, souvent portées par Emmanuel Macron lui-même. En 2018, une loi interdit les smartphones à l’école, mais son application reste difficile, d’où le dispositif Portables en pause lancé en 2024. En 2023, la loi sur la majorité numérique impose un âge minimal de 15 ans pour s’inscrire sur les réseaux sociaux, sauf autorisation parentale. En 2026, une proposition de loi visant à interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans et les smartphones au lycée est adoptée par le Parlement, mais censurée par le Conseil constitutionnel le 14 août 2026. Ces mesures illustrent une approche centrée sur la restriction des usages plutôt que sur la régulation des plateformes.
Le Conseil constitutionnel a censuré la loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans car elle portait une atteinte disproportionnée à la liberté d’expression, principe constitutionnel. Selon lui, une interdiction totale et automatique ne tient pas compte des spécificités des plateformes ni des droits des parents. Le Conseil rappelle que la liberté d’expression est essentielle à la démocratie et que les réseaux sociaux permettent aux jeunes de s’exprimer et de communiquer, ce qui est crucial pour leur développement. Cette décision invite l’État à repenser sa stratégie : plutôt que de cibler les jeunes, il devrait légiférer contre les abus des plateformes et renforcer l’éducation numérique. Le président Macron a demandé un nouveau texte plus robuste, tandis que la rapporteure de la loi a annoncé la relance du processus législatif.
La décision du Conseil constitutionnel met en lumière un débat plus large : comment protéger les jeunes sans étouffer leur liberté d’expression ni leur préparation à un monde numérique ? Les réseaux sociaux offrent des opportunités d’apprentissage, de citoyenneté et d’expression de soi, mais leur usage expose aussi à des risques. L’État est confronté à un dilemme : comment concilier protection, éducation et respect des droits fondamentaux ? La solution pourrait passer par une éducation adaptée à l’ère numérique, une régulation ciblée des abus des plateformes et une reconnaissance de la légitimité des pratiques numériques juvéniles. Cela implique aussi de résister à une société de surveillance, où la vérification systématique de l’âge deviendrait la norme.

