Transmettre sa langue maternelle pour favoriser la « connexion » et l’« appartenance »
Des parents issus de l’immigration expliquent ce qui les pousse à enseigner leur langue à leurs enfants..
Felipe Gurdián Piza, originaire du Costa Rica, et sa conjointe québécoise ont fait le choix de parler à leur fils de 15 mois dans leur langue maternelle respective : l’espagnol pour lui et le français pour elle. Cette décision vise à préserver un lien fort avec leur famille élargie restée au Costa Rica, notamment pour éviter que leur enfant ne développe une barrière linguistique avec ses grands-parents et autres proches. Felipe exprime une crainte : un enfant qui ne maîtrise pas parfaitement la langue maternelle de ses parents pourrait perdre une partie de son authenticité et de sa connexion émotionnelle avec eux. Ce choix s’inscrit dans un contexte où la transmission de la langue maternelle est perçue comme un moyen de maintenir une appartenance culturelle et affective, malgré la distance géographique.
Au Québec, la question linguistique occupe une place centrale dans la vie sociale et politique, ce qui peut influencer les dynamiques entre les langues parlées en public. Rasha ElHawari, professeure d’arabe à l’Université Concordia, souligne que cette sensibilité peut créer une forme de ségrégation entre les langues, où certaines sont perçues comme moins adaptées aux espaces publics. Elle encourage les parents à voir la transmission de la langue maternelle comme un atout supplémentaire pour leur enfant, plutôt qu’une contrainte. Cette approche vise à renforcer la confiance des parents dans leur choix éducatif, malgré les défis potentiels liés à l’intégration sociale et linguistique.
Patrick Saad, arrivé au Canada depuis le Liban dans les années 1980, illustre les difficultés rencontrées par les parents immigrants pour transmettre leur langue maternelle à leurs enfants. Ses fils, âgés de 3 et 6 ans, ne sont pas exposés suffisamment à l’arabe, sa langue maternelle. Patrick reconnaît reproduire, malgré lui, le schéma de ses propres parents, qui avaient privilégié l’intégration en laissant de côté leur langue d’origine. Bien que ses parents l’incitent aujourd’hui à transmettre l’arabe à ses enfants, il avoue ne pas avoir développé ce réflexe. Il souhaite pourtant que ses fils puissent comprendre la langue et les traditions libanaises, notamment lors de futurs voyages au Liban.
Selon le recensement de 2021 au Canada, 70 % des personnes immigrantes de première génération issues de populations arabes déclarent avoir l’arabe comme seule langue maternelle. Cette proportion diminue fortement pour les générations suivantes, nées au Canada, au profit des langues dominantes comme l’anglais et le français. Agathe Tupula Kabola, orthophoniste et auteure du livre Le bilinguisme, un atout dans son jeu, considère ces statistiques comme préoccupantes, mais non inévitables. Elle estime que des outils et des connaissances adaptés peuvent inverser cette tendance et permettre aux familles de transmettre leur langue maternelle de manière plus efficace.
Agathe Tupula Kabola partage son expérience personnelle : son père, originaire de la République démocratique du Congo, ne lui a pas transmis le tshiluba, sa langue maternelle. Ce n’est qu’à l’âge de 20 ans, lors de son premier voyage dans le pays de son père, qu’elle a réalisé l’importance de cette langue pour comprendre sa culture et sa famille. Elle a alors commencé à apprendre quelques mots et expressions, ce qui lui a permis de découvrir des éléments de sa propre identité qui lui manquaient. Cette expérience l’a convaincue de l’importance de transmettre une langue maternelle, même si cela demande du temps et de la patience.
Marie Kozhaya et Heba Kalakeche ont créé l’entreprise Leghetna (qui signifie notre langue en arabe) pour proposer des ressources éducatives destinées aux enfants souhaitant apprendre le dialecte libanais. Leurs produits, comme des livres et des fiches pédagogiques, sont écrits en alphabet phonétique international pour faciliter l’apprentissage par les parents qui parlent arabe sans savoir le lire. Les livres, illustrés et simples, racontent les aventures de personnages comme Zeina et Rami, dans des situations du quotidien. Heba Kalakeche souligne que l’arabe transmis aux enfants doit être celui parlé par les grands-parents et les proches, et non l’arabe littéraire, souvent trop éloigné du langage courant.
Les récits de Felipe Gurdián Piza, Patrick Saad et Agathe Tupula Kabola montrent que la transmission d’une langue maternelle est un enjeu complexe, influencé par des facteurs culturels, sociaux et personnels. Bien que les défis soient réels, des solutions existent, comme les ressources proposées par *Leghetna* ou les conseils d’orthophonistes. Agathe Tupula Kabola rappelle que ce combat est partagé par de nombreuses familles et que la patience est essentielle. Elle insiste sur le fait qu’il n’est jamais trop tard pour commencer à transmettre une langue, même si les résultats prennent du temps à se manifester.

